Regards sur la collaboration franco-chinoise en science et technologie

M. Frédéric Bretar est attaché pour la science et la technologie au consulat général de France à Shanghai. Il nous livre une analyse sur les évolutions des relations franco-chinoises en matière de science et de technologie.

JPEG - 20.8 ko
M. Frédéric Bretar, attaché pour la science et la technologie au Consulat général de France à Shanghai

La Lettre de Shanghai  : Le développement de la présence française à Shanghai a été remarquable ces dix, quinze dernières années dans les domaines scientifiques et technologiques. Sous quelles formes se traduit cette présence et quel rôle le service scientifique joue-t-il dans ce mouvement ?

Frédéric Bretar : Depuis le début des années 2000, nous avons effectivement assisté à une structuration remarquable des grandes coopérations scientifiques franco-chinoises. Dans le domaine technologique, le plus spectaculaire, c’est la construction de centres de Recherche et Développement (R&D) par des groupes français, particulièrement énergique dans la circonscription de Shanghai. Ceux-ci n’existaient tout simplement pas il y a quinze ans.

On peut observer par ailleurs une augmentation très forte du nombre de chercheurs français se rendant en Chine, et à Shanghai plus spécifiquement. Cette mobilité scientifique a lieu dans des cadres peu formalisés, pour prendre contact avec des partenaires potentiels ou participer ponctuellement à des conférences. Cela traduit nettement la place qu’occupe désormais la Chine pour la communauté scientifique française : celle d’un interlocuteur et d’un partenaire majeur.

Aujourd’hui, les réseaux sont bien structurés, et Shanghai accueille plus de 40% des unités chinoises engagées dans des collaborations avec la France. Ces associations peuvent prendre des formes plus ou moins flexibles, de type LIA [Laboratoire International Associé] – une forme de laboratoire sans murs – ou plus mature, type UMI [Unité Mixte Internationale]. À ce titre, l’UMI E2P2L [Eco-Efficient Products and Processes Laboratory] est ce qu’on peut trouver de plus abouti et de plus performant. L’E2P2L associe le CNRS, l’ENS de Lyon et l’Université de Lille aux universités chinoises ECNU [East China Normal University] et Fudan, avec un grand partenaire industriel de la chimie, Solvay.

On trouve à Shanghai des coopérations très dynamiques dans plusieurs domaines de pointe : en biologie tout d’abord, avec le Pôle de Recherche en Science du Vivant et en Génomique, dont Hugues de Thé (du Collège de France) et Chen Zhu (ex-ministre chinois de la santé) sont deux figures essentielles. Le professeur Bernard Debré est également un acteur incontournable de la collaboration médicale en urologie. Dans le domaine de la santé, les exemples de succès ne manquent pas : l’Institut Pasteur de Shanghai a fêté ses 10 ans en octobre 2014, et la Filière Médicale Francophone se félicite de former à l’excellence médicale française une vingtaine de médecins chinois par an depuis 10 ans, tous parfaitement francophones. Des médecins francophones sont d’ailleurs établis à Shanghai depuis plus de 100 ans. La ville est aussi la scène d’une coopération active avec de grandes universités chinoises en informatique automatique et en mathématiques appliquées, qui s’intègre dans un réseau plus vaste à l’échelle de toute la Chine. La chimie de la catalyse, ou la « chimie verte », est également un sujet de collaboration privilégié pour les ENS et dans le cadre du laboratoire JoRISS (Joint Research Institute for Science and Society) qui réunit Shanghai et la région Rhône-Alpes, ou encore au sein de l’E2P2L que j’ai déjà mentionné.

À l’égard de ces collaborations, le rôle du service Science et Technologie (SST) est d’agir comme un catalyseur et un accompagnateur. Nous sommes là pour partager notre expertise et conseiller les chercheurs, de manière à servir au mieux les intérêts français et chinois. Les activités de veille scientifique que nous menons servent directement à tenir à jour notre connaissance du paysage chinois de la recherche et de l’innovation. Cette fonction de conseil se double d’outils d’aide à la mobilité, mis à disposition par le Ministère des Affaires étrangères et du Développement international. Les différents programmes de mobilité profitent d’abord aux chercheurs français allant en Chine, et s’articulent autour de projets scientifiques bien précis. Nous sommes aussi là pour nous assurer de la cohérence de ces projets.

La Chine reste un pays particulier, avec des pratiques bien spécifiques. Contrairement à ce qui peut se passer dans d’autres pays où les contacts sont plus évidents, le SST opère comme une interface encore souvent indispensable. Ceci étant dit, Shanghai est une zone très dynamique et nous tirons un bilan très positif des années précédentes. S’assurer que la collaboration scientifique existe et fonctionne, c’est pour la France la garantie de tirer parti de tout le potentiel de la Chine, en particulier dans les sciences appliquées. Cela nous permet d’avancer ensemble. C’est pour cette raison que la France a souhaité très tôt faire partie de l’aventure scientifique chinoise.

JPEG - 190.3 ko
Passage du président de l’INSERM M. Yves Lévy à Shanghai le 2 juillet 2014 - Rencontre avec des acteurs de la recherche biomédicale à l’Institut du cancer de l’université Fudan.

LDS : La France est rarement perçue – bien à tort – comme une nation « scientifique ». Est-ce aussi le cas en Chine ? Cela pose-t-il des difficultés dans votre travail au quotidien ?

FB : Au niveau du dialogue scientifique et technologique, la qualité scientifique des institutions et des équipes françaises est moins remise en question qu’elle est tout simplement méconnue par certains acteurs chinois. Dans un contexte où les académiques chinois ont essentiellement pour modèles et interlocuteurs leurs homologues américains, notre mission est aussi d’être les ambassadeurs de l’excellence scientifique française et de donner une visibilité à la science française sur la scène chinoise. En ce sens, nous travaillons à la diplomatie d’influence dans le domaine des sciences et des technologies. Les succès des collaborations que nous avons accompagnées sont bien sûr un argument fort pour continuer cette action.

Ce travail de communication et de promotion, nous le menons aussi auprès du grand public par l’organisation d’événements. Nous faisons régulièrement profiter le public de Shanghai de nos meilleurs scientifiques, des prix Nobel, des médailles Fields, des personnalités exceptionnelles du monde de la recherche… L’un de nos événements, le Café des Sciences, avait par exemple accueilli Étienne Klein et Cédric Villani en 2014. Hugues de Thé sera parmi nous en 2015 pour deux conférences dans le cadre de sa chaire au Collège de France. Le message est également porté par des événements comme le cycle de films documentaires, « France, portraits de sciences » que nous avons mis en place l’année dernière, et qui a recueilli un grand succès. Nous reconduirons en 2015 un autre cycle documentaire avec une nouvelle programmation dans différentes institutions chinoises partenaires.

Enfin, nous faisons réciproquement découvrir aux Français des pans d’excellence scientifique chinoise dont ils n’avaient pas forcément conscience. Le travail de veille et l’entretien du réseau franco-chinois sont donc très importants.

LDS : L’optimisation du passage de la recherche fondamentale aux applications commerciales est au cœur des stratégies d’attractivité du gouvernement chinois, en particulier dans le delta du Yangtsé. Pouvez-vous nous en dire plus ? Quelle est la part de coopération et de compétition entre nos deux pays dans ce domaine ?

FB : L’appropriation des procédés technologiques – ou « transfert » – et la valorisation de la recherche sont une priorité pour le gouvernement chinois. Celui-ci se focalise sur certains secteurs dont la société chinoise puisse directement bénéficier, comme la recherche médicale et les biotechnologies, ou capables d’alimenter le marché de l’innovation avec le développement de nouvelles technologies. L’Académie Chinoise des Sciences (ou CAS pour Chinese Academy of Sciences) est à ce titre l’un des acteurs-clés dans la stratégie du gouvernement central. Cet organe fonctionne comme un think-tank pour la stratégie nationale chinoise en science et technologie, et travaille activement à la valorisation technologique au sein de ses 124 instituts de recherche. Parmi les 15 premiers déposants de brevets en 2014, 11 étaient des instituts de la CAS. Cette dernière a cumulé 11 700 dépôts de brevets la même année.

Cette orientation fortement pragmatique est alignée sur les directives nationales : le mot d’ordre pour les années à venir, c’est l’innovation. Celle-ci est impulsée et soutenue par une batterie d’outils, guidée par des plans et feuilles de route à moyen et long terme. Parmi ces outils, diverses mesures d’encouragement comme des avantages fiscaux et des facilités de prêt, la mise en place d’incubateurs (plus de 90 à Shanghai) pour accompagner les start-ups innovantes dans leur développement, et bien sûr les parcs technologiques : à Shanghai, le parc high-tech de Zhangjiang concentre surtout des entreprises spécialisées dans les biotechnologies et les technologies de l’information.

Face à l’ampleur de cette dynamique, il faut bien avoir conscience que la France et la Chine ne fonctionnent pas à la même échelle, en termes de population, d’aire géographique comme de financements. Saviez-vous par exemple que les universités chinoises produisent plus de 7 millions de diplômés par an ? Il s’agit de leur trouver un emploi – c’est pourquoi le gouvernement encourage de plus en plus l’entreprenariat. À Shanghai et plus largement dans le delta, il ne s’agit pour les entreprises françaises ni vraiment de coopération ni de compétition ; l’enjeu est plutôt de s’insérer avec succès dans ce tissu dynamique – ce qui est, c’est vrai, assez difficile pour les PME. Notre rôle est de favoriser l’implantation en Chine des entreprises françaises, par exemple au travers de programmes comme COOPOL Innovation. Celui-ci permet à un duo entreprise / université, membres d’un pôle technologique, d’identifier des partenaires chinois au cours d’une mission exploratoire.

Le paysage scientifique et technologique chinois évolue très vite. Les responsables se sont depuis peu rendu compte que les retombées technologiques n’avaient pas été à la hauteur des investissements colossaux de ces 20 dernières années dans la recherche fondamentale. Les instituts se voient donc maintenant engagés dans une large vague de réformes structurelles – la CAS n’en est pas exclue. Je suis très impressionné par cette capacité des instituts chinois à se réformer aussi rapidement. Tout cela doit être suivi de très près.

JPEG - 260.6 ko
Visite de M. Manuel Valls lors d’une session du club R&D chez Michelin à Shanghai le 31 janvier 2015
AFP / Johannes Eisele

LDS : Quels sont les problèmes les plus couramment identifiés par nos entreprises dans le domaine de la R&D en Chine ?

FB : Ce point est tout à fait central dans nos activités. Parallèlement à notre implication dans la collaboration scientifique franco-chinoise, nous nous engageons activement au service des entreprises françaises qui investissent dans les hautes technologies et l’innovation à Shanghai. Nous réunissons régulièrement les responsables R&D de ces entreprises au cours de sessions pour partager autour de leurs problématiques quotidiennes. Ces entreprises, pour certaines présentes en Chine depuis longtemps, se sont tournées vers des activités de R&D pour être au plus près des besoins et attentes des consommateurs chinois : conception et design automobiles, cosmétiques, agro-alimentaire, nouveaux matériaux… tous ces domaines sont représentés par des groupes français présents à Shanghai, qui s’efforcent d’adapter leurs produits au marché local, et en créer de nouveaux. Dans cet ordre d’idées, le dialogue avec les autorités locales est indispensable pour permettre à une entreprise de s’implanter dans de bonnes conditions. Les sessions de notre club R&D tournent aussi régulièrement autour d’enjeux de gestion des ressources humaines au sein des centres de recherche, qui nécessitent une approche spécifique en raison de la pression du marché local et des aspirations pressantes des talents chinois. Sont également abordées les questions de propriété intellectuelle, l’identification de mécanismes de soutien à l’innovation qui restent parfois opaques pour les étrangers, ou les montages optimaux de partenariats avec les universités locales.

Pour une entreprise française en Chine, il me semble que le plus difficile n’est pas la phase d’implantation et de consolidation des premières années. Les questions cruciales se posent après : comment garantir le retour sur investissement et donc la continuité des financements ? Comment garder les talents et les fidéliser ? Définir une stratégie est donc vital pour la capacité d’une entreprise à perdurer sur ce marché. À cela s’ajoute d’autres difficultés très locales : à Shanghai, les terrains deviennent tellement chers qu’il est difficile pour de nouveaux acteurs de s’implanter. Comme la croissance est en baisse, les retours tendent aussi à être moins importants. En fait, on peut dire que ceux qui avaient intérêt à s’implanter ont fait ce choix très en amont et sont déjà présents. Pour ces entreprises, Shanghai reste bien sûr une terre d’opportunités. C’est souvent en pariant sur le potentiel des jeunes chercheurs et ingénieurs chinois qu’elles ont le plus à gagner.

LDS : Dans sa stratégie de long terme pour le développement scientifique et technologique, la Chine s’est fixé pour objectif de devenir une « nation innovante » en 2020, et une « puissance scientifique globale » en 2050. Cette perspective vous paraît-elle réaliste ? Quelles opportunités sont à attendre pour nos chercheurs, nos entreprises et nos étudiants dans ce domaine ?

FB : La Chine suit une stratégie d’investissements massifs dans la recherche et l’innovation, en particulier dans les grandes infrastructures. Depuis le début des années 2000, le gouvernement n’a fait qu’augmenter la part de son PIB investie dans la R&D. Aujourd’hui cette part est d’environ 2% - Shanghai investit plus de 3,5% de son PIB, déjà largement au-dessus de l’objectif national de 2,5% en 2020. En 2022, on estime que les investissements chinois (publics et privés) devraient excéder 600 milliards de dollars et dépasser ceux des États-Unis. Seule la Chine peut se permettre de tels investissements, et il serait étonnant qu’ils ne portent pas leurs fruits aux échéances annoncées. La Chine est déjà leader sur des domaines de pointe comme le séquençage du génome et les technologies que développent ses entreprises dans le numérique sont plus avancées que les nôtres. Des entreprises innovantes chinoises comme Xiaomi connaissent une croissance incroyablement rapide et parviennent désormais à s’internationaliser. Du côté de la recherche fondamentale, on peut déjà compter de nombreux grands équipements à la pointe de la technologie, par exemple les deux immenses accélérateurs de particules à Shanghai et Hefei (Anhui). Un grand radiotélescope construit à Guizhou (Guangxi) entrera bientôt en phase d’opération. À Jiangmen (Guangdong), le programme JUNO mettra dès 2020 des ressources uniques à disposition pour l’étude des neutrinos... On peut prévoir que ces infrastructures vont attirer les grandes expérimentations qui feront les grandes découvertes scientifiques de demain, et on peut déjà anticiper que celles-ci se feront dans les matériaux, en biologie et en physique fondamentale par exemple. Mais tout cela est encore très jeune et il ne suffit pas de disposer des infrastructures pour faire de la « bonne science » ou réussir des transferts technologiques miracles. Nous sommes encore au début du cycle. Pour le moment, le niveau scientifique général de la Chine reste loin de celui d’une « nation innovante », mais elle se distingue par des poches d’excellence dans des secteurs ciblés, et identifiés dans les plans nationaux. Ce sont ces poches qu’il faut surveiller de près et sur lesquelles la coopération scientifique franco-chinoise doit miser.

La Chine est en train de devenir une puissance scientifique de rang international, mais les chercheurs étrangers qui se rendent dans ses institutions sont encore confrontés à des chocs importants, qui tiennent aux pratiques scientifiques, aux procédures peu transparentes d’appels d’offre ou de conduite de projet, ou tout simplement à des difficultés de communication linguistique et culturelle. Pour l’instant, les acteurs mêmes qui ont lancé les réformes d’internationalisation de la recherche chinoise n’ont joué ce rôle que de manière partielle. Du chemin reste à parcourir dans ce sens pour attirer les meilleurs chercheurs internationaux. Ce qui reste vrai, c’est que la marche du temps en Chine est extrêmement rapide. À l’horizon 2050, on peut rester optimiste quant à la capacité du pays à intégrer les meilleurs procédés, à utiliser ses ressources de la meilleure façon pour s’imposer comme un acteur scientifique et technologique essentiel. C’est pourquoi la France a tout à gagner, au moins scientifiquement, à travailler de concert avec la Chine.

JPEG - 70.7 ko
Synchrotron de Shanghai

Dernière modification : 17/09/2019

Haut de page