(Re)penser l’écologie 2

Comment penser ou repenser l’écologie aujourd’hui ? Alors que l’urgence climatique et environnementale a été déclarée, l’ambassade de France à Pékin et le Consulat de France à Shanghai collaborent pour constituer une petite bibliothèque de l’environnement, de la transition écologique et de la biodiversité telle qu’elle est intellectualisée en France. 

Cette série de textes d’intellectuels français seront traduits en chinois et publiés sur nos réseaux avant d’être relayés par notre partenaire média  The Paper. 

La parole est donnée cette semaine à Joëlle Zask, enseignante au département de philosophie de l’université Aix-Marseille. Spécialiste de John Dewey et des théories de la démocratie, elle s’intéresse aux conditions d’une culture démocratique partagée. Dans ses derniers travaux, elle cherche à établir des relations étroites entre l’écologie et l’autogouvernement démocratique. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages dont  La Démocratie aux champs  (éd. La Découverte, 2016), Quand la place devient publique (éd. Le Bord de l’eau, 2018),  Quand la forêt brûle (éd. Premier Parallèle, 2019) et récemment,  Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville  (éd. Premier Parallèle, 2020).
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Vivre en présence de la nature
Joëlle Zask

Comment «  vivre en présence de la nature  »  ? Cette formule vient du philosophe américain Ralp Waldo Emerson. Elle met l’accent sur une manière spécifiquement humaine de se tenir correctement sur la terre. Le paysan en a la clé. Il sait écouter la nature, entrer en conversation avec elle, lui faire des propositions, en tirer sa subsistance tout en respectant son équilibre. Il l’étudie et la connaît. Il reconnaît son indépendance et en prend soin. S’il se fait l’élève de la géographie, du climat, des sols, il transforme le paysage également  : il construit des murs, creuse des puits, arrose, plante et arrache, élève des animaux, construit des terrasses, débroussaille des chemins, pratique des brûlages dirigés. Le paysan paradigmatique de Emerson est analogue à Adam. Quand, d’après la Genèse, Dieu «  met  » ce dernier dans le jardin d’Éden, c’est pour qu’il y joue un double rôle  : celui de cultiver le jardin, et celui de le garder. Il y travaille afin d’y faire pousser les fruits dont il a besoin et, ce faisant, il développe son humanité débutante. Mais il n’est pas «  extractiviste  ». Éden n’est pas réduit à un stock de ressources. Le jardin est l’objet de soins attentifs. Adam le protège des bêtes nuisibles et des accidents climatiques, ajuste les plantes les unes aux autres et veille à son renouvellement permanent.

Adam est le premier permaculteur de l’histoire. Sa philosophie est une écologie. Cultiver le jardin et s’en faire le gardien sont les deux facettes d’une même activité. En revanche, lorsqu’Adam, l’humain, se saisit du fruit d’un arbre qu’il n’a pas cultivé lui-même, l’équilibre est rompu. Un acte d’appropriation indue a eu lieu. Dieu le chasse d’Éden.

La complémentarité entre la production par les humains de leurs conditions d’existence, dont leur subsistance, et les soins apportés à la nature, est un idéal. Il se tient à distance de deux idéologies antagonistes qui sont l’image inversée l’une de l’autre. À un extrême se trouvent les doctrines prônant la domination de la nature sauvage. Sauvage signifie alors dangereux, irrationnel, inefficace, donc improductif. Dans cette optique, la nature fait mal les choses  : il convient donc de la dominer, de la mettre au pas, de l’arraisonner, voire de faire sans elle. Lorsqu’ils font appel à la chimie dans les années 1840, les inventeurs de l’agriculture industrielle ont le projet de se passer du sol de la terre et de le remplacer par une soupe de produits phytosanitaires.

La domination de la nature n’est pas seulement extérieure. Dans le cadre complexe de cette idéologie, elle est aussi intérieure. Tandis qu’il cherche à contrôler son environnement, l’être humain, croit-on, développe ses connaissances et ses techniques, il se libère de la nécessité purement biologique que lui impose son propre corps bestial, il s’élève vers les hautes sphères de la spiritualité. La domination de la nature serait donc la condition du développement culturel et de la Civilisation. Dans mon dernier livre Zoocities, j’ai montré que l’archétype de la ville, toujours fortifiée et coupée de la nature, (pensons à Babel, à Jéricho, au célèbre tableau datant du 15e siècle italien, la Cité Idéale, au phalanstère de Charles Fourier ou au Familistère de Godin) incarne cette vision, dont la crise écologique que nous vivons actuellement révèle l’absurdité et la dangerosité. À l’extérieur, le monde sauvage. À l’intérieur des remparts, l’ordre géométrique, le zonage, la planification et, bien sûr la surveillance des comportements. Là, nulle vie sauvage, c’est-à-dire imprévisible, n’est souhaitable. S’il y a des arbres, ils sont en pot. S’il y a des animaux, ils sont en cage. Quant aux humains, ils sont logés dans la ville comme les pièces dans un puzzle.

Cette vision est celle d’un idéal, par rapport auquel la réalité déroge souvent, et heureusement. Elle se confronte à une vision antagoniste, non pas techniciste et productiviste, mais au contraire romantique  : celle de la nature vierge. «  Sauvage  » dans ce cas ne signifie plus féroce ou dangereux mais originel, pur de tout contact avec les êtres humains, jamais modifié par leur activité. La nature sauvage (ou wilderness) est tout à la fois berceau, havre de paix, lieu de régénération, voire de purgation. En retournant en contact avec la nature pristine, l’homme, pense-t-on alors, retrouve en lui sa propre nature profonde. Son cœur bat à l’unisson de celui du monde. Il accède aux sentiments du grand tout, dont il se découvre une partie. Face à une telle nature, mieux vaut entrer en contemplation et, surtout, ne rien toucher. Autant la nature à dominer est mal faite, celle à préserver est bien faite. Au plan de l’aménagement du territoire, l’espoir d’une nouvelle union intime avec les forces naturelles se traduit par des politiques de sanctuarisation. Certes, la nature est menacée, mais en la mettant sous cloche, nous parviendrons, croit-on, à en sauver des fragments. À l’extractivisme succède alors un préservationnisme radical. La figure d’Adam à la fois jardinier et gardien s’évanouit.

Sauvagerie d’un côté, monde sauvage de l’autre. La figure du dompteur s’oppose à celle du contemplateur qui pénètre à bas bruit dans la forêt. En s’y perdant, il retrouve en lui-même une qualité essentielle que la vie urbaine a enfoui. Ces deux conceptions sont empiriquement aussi fausses l’une que l‘autre. Mais leurs conséquences, souvent catastrophiques, sont bien réelles. Il y a par exemple celle des mégafeux que j’ai étudiés dans mon livre Quand la forêt brûle. En raison de leur étendue, de leur intensité, de leur comportement, ces feux n’ont plus rien de naturel ou de normal. Ce sont des événements paroxystiques contre lesquels les sciences et les technologies les plus avancées ne peuvent rien. Or ces feux extrêmes sont liés à deux types de causes correspondant aux deux extrêmes dont il vient d’être question. D’une part, le projet de domination de la nature qui aboutit, on le sait désormais, à la destruction de tous les équilibres écologiques, provoque aussi le dérèglement climatique, une pluviosité insuffisante, des chaleurs excessives, des «  vents du diable  », à quoi s’ajoutent le défrichage massif, la plantation de forêts uniformes comparées à des «  usines à bois  » (Ce qui explique que la Suède ait brûlé en 2017), le mitage du paysage, etc. Conséquences  : les forêts sont fragilisées et desséchées. Elles flambent à la première étincelle. Mais d’autre part, à l’autre extrémité, au nom d’une nature originelle parfaite, les activités humaines de peuples entiers qui consistaient à prendre soin du paysage, notamment en recourant aux méthodes de l’écobuage, ont été férocement interdites un peu partout par des gouvernements et leurs experts qui ont assimilé les feux dirigés à des techniques ancestrales stupides et destructrices des équilibres naturels. Les conséquences des politiques de suppression systématique des feux de forêt dès la première étincelle et la criminalisation des feux dirigés sont catastrophiques. Les forêts encombrées de bois mort et de strates arbustives impénétrables sont devenues de véritables boîtes d’allumettes. Les forêts de la Drôme par exemple sont désormais peuplées de buis fantomatiques qui ont été dévorés par la fameuse pyrale du buis. Les stocks énormes de matière sèche qu’ils représentent sont laissés à l’abandon. Pour peu que la pluie tarde et que les températures s’élèvent, les feux deviennent incontrôlables.

Il faut donc trouver la bonne attitude, la bonne manière de se tenir sur la terre. Celle qui est propre à Adam, adamique donc, qui est le propre de l’humain et ce que l’humain a en propre. Car la nature qui constitue nos conditions d’existence a besoin de nous. Depuis qu’elles existent, les espèces humaines, à commencer par homo erectus qui savait conserver les flammes et les transporter partout où il allait, ont profondément transformé la nature. Elles ont ensuite pratiqué des brûlages dirigés, des feux d’entretien des forêts, des feux de surface, sachant, comme les Aborigènes d’Australie qui pratiquent le cleaning country depuis 65 000 ans, régler les flammes comme on ajuste celles de la gazinière en fonction des besoins  : gérer le niveau de matière sèche afin d’éviter l’embrasement tout en laissant assez pour le compostage, semer la biodiversité là où c’est nécessaire, maintenir l’ouverture des paysages en recourant aux troupeaux ou aux cultures, repousser tels animaux et en attirer d’autres, — ce que faisaient à l’égard des bisons les Amérindiens par des brûlages favorables à la pousse des herbages dont ces grands ruminants étaient friands, etc. Par contraste, interdire l’entretien mesuré de la forêt au nom soit du progrès et de la rentabilité, soit d’une nature sacro-sainte que la présence humaine ne peut qu’abîmer, c’est la livrer aux flammes.

Le même raisonnement s’applique aux animaux sauvages dont j’ai fait l’hypothèse, dans Zoocities, qu’ils seraient, en raison du verdissement des villes et de la destruction de la nature, de plus en plus nombreux dans les villes. Qu’allons nous faire si tel est le cas  ? me suis-je demandé. Les exterminer s’ils nous dérangent n’est ni possible ni souhaitable. Ce n’est pas possible parce que les animaux ne se laissent pas faire. Malgré des campagnes d’extermination musclées, les rats, les souris ou les cafards sont toujours bien là. Souvent, les animaux chassés vivant en horde, comme les coyotes à New York ou les sangliers à Haïfa, s’isolent par couple et se reproduisent à une vitesse accélérée. Et ce n’est pas souhaitable car outre que cela conduit souvent à porter atteinte à la biodiversité, des problèmes éthiques ne manquent pas de se poser. On se rappelle le tollé qu’a soulevé au plan international l’annonce en plein mégafeux australiens que les autorités avaient décidé d’euthanasier 10 000 dromadaires assoiffés qui s’attaquaient aux climatiseurs et aux canalisations pour trouver l’eau qui leur manquait cruellement.

Mais cet exemple des dromadaires australiens montre que si tuer les animaux dérangeants est contestable, les accueillir gentiment sous prétexte qu’ils seraient d’une manière ou d’une autre nos égaux l’est tout autant. Certaines villes sont véritablement envahies de macaques ou de rats, d’autres de sangliers ou d’ours, d’autres encore de kangourous ou d’ibis. Cohabiter avec les animaux sauvages est d’autant plus problématique qu’il en provient nécessairement cette promiscuité si favorable aux contaminations virales. Car la leçon de la Covid 19, c’est qu’afin de renforcer la barrière d’espèces qui empêche les virus de sauter d’une espèce à l’autre, il convient de garder ses distances, y compris alimentaires, et d’identifier afin de les interdire les pratiques qui conduisent à mettre en contact étroit des espèces naturellement lointaines. Bref, entre cruauté et irénisme, c’est la quadrature du cercle.

La solution que j’ai envisagée est aux animaux sauvages devenus urbains ce que l’entretien pluridisciplinaire et participatif de la forêt est aux mégafeux  : il s’agit de créer matériellement, en termes d’urbanisme, de design, d’architecture, les conditions d’une coexistence qui, contrairement à l’idéal de cohabitation beaucoup trop exigeant et irréaliste, n’implique rien d’autre qu’un bon voisinage. Un voisin, faut-il préciser, n’est ni un ami ni un ennemi. C’est un être qui se trouve à proximité géographique, que je croise sur ma route, dans les commerces ou dans l’escalier de mon immeuble. Le point de départ d’une philosophie du voisinage, c’est qu’on ne choisit pas ses voisins  : leur présence (et non les causes de leur présence) est le fait premier à partir duquel raisonner. Or, comme on le sait depuis l’invention de la sociologie urbaine dans les années 1910, les bonnes relations de voisinage dépendent d’un équilibre à la fois complexe et précaire. Si les murs de mon appartement ont l’épaisseur du papier à cigarette, nul doute que mes voisins me sembleront insupportables, voire nuisibles. Et si, au lieu de partager les espaces communs, certains voisins les accaparent pour eux-mêmes, les conflits seront inévitables.

De même qu’un «  écosystème  », la coexistence repose sur une dialectique de séparations et de rencontres, autrement dits, en termes écologiques, de niches et de corridors  : le nid qu’un oiseau, le logis d’une famille, le terrier d’un renard, sont des niches. Les espèces ou, à une autre échelle, les individus qui en sont membres, ou même n’importe quelle partie d’un animal, jouissent d’un espace privatif qui leur permet de développer ce qu’ils ont en propre. Tout n’est pas dans tout. Les niches séparent les fonctions, les organes, les parties les plus ténues comme les plus vastes de la nature. Mais les êtres ont tout autant besoin de passages pour respirer, s’alimenter, se reproduire, etc. Un écosystème n’a rien d’un melting-pot. Les métaphores de l’hybridation, du métissage, de la porosité, sont déplacées. La peau est certes composée de pores, mais aussi de parties étanches qui isolent l’organisme et le protège des agressions extérieures.

Voilà donc une recette pour assurer le voisinage  : au lieu de concevoir la ville comme une forteresse coupée de la nature, en faire le site d’une dialectique de niches et de passages entre la vie humaine et la vie non humaine. Les solutions sur le terrain ne sont pas nécessairement complexes. Il peut d’agir de creuser des tunnels sous les routes pour permettre aux animaux de traverser sans se faire écraser, d’aménager des corniches sur les toits, d’opter pour des matériaux rugueux propices à l’accroche de nids de certaines espèces, éteindre les immeubles la nuit et les équiper de vitres antireflet pour sauver les milliards d’oiseaux qui s’écrasent chaque année, de boucher les trous de sa maison, de disposer des tas de pierres et de bois là où c’est possible, d’aménager des corridors qui sécurisent le passage des animaux à travers la ville, et mille autres gestes de ce genre.

En ce qui concerne les animaux sauvages, des «  accommodements raisonnables  », selon l’expression de la commission canadienne de 2008 Bouchard et Taylor, sur la base de discussions et de négociations, sont évidemment impossibles. Mais nous avons à notre disposition des moyens intellectuels qui relèvent des sciences naturelles et des sciences d’observation, et des moyens moraux qui nous permettent d’articuler nos connaissances et nos valeurs en faveur d’une coexistence heureuse. Lors du Déluge dans la Genèse, Noé est décisif. S’il est choisi par Dieu, expliquent les commentaires, c’est parce qu’il connaît les animaux et sait de quoi chacun a besoin. Il va donc passer 120 ans à construire l’arche de manière à tous les accueillir, chacun dans sa niche (quinim en Hébreu) et 320 jours à s’occuper d’eux, avant que les oiseaux signalent la terre ferme. Noé est un éthologue et un écologue avant la lettre. Il n’est pas le chef ou le dompteur des animaux mais leur serviteur et leur gardien. Il n’a pas d’affection particulière pour eux ni d’aversion pour aucun d’entre eux. Il est celui qui les connaît et peut donc en prendre soin. Telle est la tâche qui lui revient en propre, en tant qu’être humain. SI celle du lion est de garder l’arche contre des agresseurs et celle du corbeau, de s’envoler en reconnaissance, celle de Noé est de veiller aux animaux en fonction de ce que l’étude de leur comportement lui permet de comprendre de leurs besoins.

À l’heure actuelle, étant donné l’étalement considérable des villes et la destruction de l’habitat des animaux sauvages, nous aussi devons faire grandir la part de Noé en nous et contribuer à transformer nos villes en arche de Noé.

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Dernière modification : 09/08/2021

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