(Re)penser l’écologie 1

Comment penser ou repenser l’écologie aujourd’hui ? Alors que l’urgence climatique et environnementale a été déclarée, l’ambassade de France à Pékin et le consulat de France à Shanghai collaborent pour constituer une petite bibliothèque de l’environnement, de la transition écologique et de la biodiversité telle qu’elle est intellectualisée en France. 
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La parole est donnée au Docteur Éloi Laurent, économiste senior à l’OFCE, professeur à Sciences Po, à Ponts ParisTech et professeur invité à l’Université Stanford. Macro-économiste de formation, ses travaux portent sur la relation entre bien-être et soutenabilité, en particulier sur le lien entre soutenabilité et justice. Son ouvrage Mythologies Économiques est traduit en mandarin et paru chez East China Normal University Press en 2019.

Vers l’État social-écologique1
Par Éloi Laurent

Dans son acception la plus commune, popularisée par le rapport Brundtland Notre avenir à tous (1987), le développement soutenable se définit comme la considération simultanée apportée aux enjeux économiques, sociaux et écologiques. Trois chaînons unissent dans cette optique les trois domaines de la soutenabilité : la relation « économie-écologie », la relation « économie-social » et la relation « social-écologie ». Cette dernière était au cœur du travail de la Commission Brundtland, mais, plus de trois décennies plus tard, elle demeure le parent pauvre des travaux consacrés à la soutenabilité et fait figure de chaînon manquant du développement soutenable.

L’approche sociale-écologique, que je développe dans divers travaux depuis plus de dix ans, consiste à remédier à cette lacune et à considérer la relation réciproque qui lie question sociale et enjeux écologiques, en démontrant comment les logiques sociales déterminent les dégradations et les crises environnementales, et en explorant en retour les conséquences sociales de ces atteintes à l’environnement humain. Les humains ne sont ni également responsables ni également vulnérables face aux crises écologiques du début du 21ème siècle, par exemple les graves inondations qui ont frappé la Chine en 2010.

En articulant les défis écologiques et les questions sociales, on comprend mieux à la fois le lien essentiel qui les unit et la nécessité de mener des politiques non pas seulement écologiques mais social-écologiques  : nous avons une bonne raison environnementale de réduire nos inégalités sociales et une bonne raison sociale d’atténuer nos crises écologiques.

Dans cette double perspective, et pour centrer le propos sur le changement climatique, les politiques dites «  d’atténuation  » visent notamment à réduire les inégalités sociales génératrices d’émissions de gaz à effet de serre (par exemple en réduisant drastiquement les trajets aériens qui constituent le premier poste carbone des ménages les plus riches, qui sont aussi les plus pollueurs), tandis que les politiques dites «  d’adaptation  » visent à protéger d’abord les plus exposés et les plus vulnérables (comme les enfants des quartiers les plus modestes des villes françaises, exposés au risque de pollution urbaine, ou les personnes âgées isolées des villes chinoises, exposées au risque de canicule).

Cette grille d’analyse sociale-écologique permet de comprendre sous un jour nouveau de nombreux problèmes environnementaux contemporains  : les causes et les conséquences du changement climatique bien entendu mais aussi la destruction de la biodiversité, la pollution de l’air, la pollution de l’eau, etc. Elle conduit en somme à intégrer les systèmes sociaux et les systèmes naturels dans une vision d’ensemble pour saisir de manière nouvelle les nœuds essentiels qui les relient.

La pleine santé ou la boucle sociale-écologique

L’enjeu est bien de saisir l’interrelation, l’articulation, l’imbrication et non pas la simple juxtaposition ou la mise en parallèle entre systèmes humains et systèmes naturels. Dans mon livre Sortir de la croissance – Mode d’emploi,2 l’image de cercles concentriques, avec au centre les différentes dimensions du bien-être humain et en périphérie les écosystèmes, permet déjà de visualiser l’encastrement des systèmes économiques et sociaux dans la biosphère.

Mais on peut, et pour tout dire on doit aller plus loin pour intégrer les deux cercles sociaux et naturels, en esquissant par exemple une boucle de rétroaction sociale-écologique (Figure 1) qui reproduit le symbole mathématique de l’infini mais évoque aussi un « ruban de Möbius » (figure qui a inspiré le logo du recyclage et par extension de l’économie circulaire).

Figure 1. La boucle sociale-écologique

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Source  : Laurent 2020.

Cette représentation stylisée, qui met en scène des synergies sociales-écologiques dynamiques (c’est-à-dire des convergences entre systèmes sociaux et naturels profondes et s’inscrivant sur la durée), permet de la forme circulaire et cumulative de la boucle sociale-écologique en insistant sur deux nœuds essentiels : le lien entre santé des écosystèmes et santé humaine et le lien entre inégalités sociales et crises écologiques.

Le nœud essentiel de cette boucle relie santé des écosystèmes et santé des humains3. On peut parler à ce sujet de «  pleine santé  », autrement dit d’une santé humaine comprise dans toutes ses ramifications et implications (santé physique, santé psychique, liens sociaux, bonheur, inégalités sociales de santé, santé environnementale, inégalités environnementales, bienfaits des écosystèmes).

Par exemple, l’investissement dans les relations sociales peut avoir des bienfaits sanitaires et écologiques. Le lien entre qualité de la vie sociale et santé physique et physiologique est d’une robustesse remarquable. Le lien entre isolement social et matérialisme est moins net mais néanmoins bien établi. Il y a donc tout lieu de penser que des personnes vivant dans une société centrée sur la qualité des liens sociaux et non la consommation de biens matériels seront en bien meilleure santé, ce qui les conduira à accorder plus d’attention et de ressources à la préservation de leur environnement, qui est le garant ultime de leur santé.

Cette approche holistique entre en résonnance et converge avec les réflexions contemporaines sur l’importance de développer la médecine préventive par rapport à la médecine curative. Elle conduit pour les décideurs politiques à un système d’indicateurs (un tableau de bord de la pleine santé) qui pourra guider les politiques publiques : l’espérance de vie, bien entendu, mais aussi différents éléments mesurables : inégalités environnementales, inégalités sociales de santé, etc. Cette approche amène donc à construire des politiques publiques nouvelles que l’on peut regrouper sous le terme d’Etat social-écologique.

Construire l’Etat social-écologique

Dans un ouvrage de 1958 qui, pour la première fois, définit et précise la notion de politique sociale, le sociologue anglais Richard Titmuss écrivait : « Nous n’avons pas de politique publique à l’égard du temps qu’il fait parce que, jusqu’à nouvel ordre, nous ne pouvons rien au temps qu’il fait ». Les temps ont changé. Nous pouvons désormais quelque chose aux tempêtes, aux sécheresses, aux inondations qui affectent et parfois ravagent les communautés humaines sur la planète du fait du changement climatique dont nous sommes responsables.

L’Anthropocène est, au sens géologique comme au sens météorologique, l’ère du temps que nous faisons. Mais nous pouvons également quelque chose aux conséquences sociales, hélas colossales et appelées à grandir encore au cours des prochaines décennies, de ce que nous avons mis en mouvement au milieu du 19ème siècle, en Europe, avec les premières émissions massives de gaz à effet de serre d’origine humaine dans les faubourgs de Londres.

De fait, une autre révolution a suivi de peu la révolution industrielle : celle de la protection sociale. Cette concomitance ne doit rien au hasard. Dans sa plus simple expression, l’État providence oppose un droit à un risque. La révolution industrielle et la « première mondialisation » de la fin du 19ème siècle, en accroissant les vulnérabilités économiques, ont renforcé les demandes de protection collective.

Fait remarquable et rarement souligné, l’écologie émerge comme domaine du savoir quelques années avant la naissance de la protection sociale comme politique publique : l’État providence naît en Allemagne en 1883 avec la loi sur les accidents du travail, tandis que, en 1868 Ernst Haeckel avait défini l’écologie comme la science des relations entre les organismes vivants et leur environnement organique et inorganique (c’est comme une maison, un foyer qu’il conçoit le monde naturel quand il utilise le radical grec oikos). Rien de fortuit à cette concomitance : le bouleversement de la révolution industrielle a suscité le besoin d’une double protection, de la société comme de la biosphère.

Parce que, comme nous l’avons dit, les crises écologiques sont des risques sociaux qui appellent de nouvelles formes de protection collective, l’État social-écologique doit se constituer au début du 21ème siècle pour protéger le bien-être humain en mutualisant le risque écologique, comme l’a fait l’État providence avec succès depuis presqu’un siècle et demi avec tous les grands risques sociaux : chômage, vieillesse, maladie, invalidité, etc. La Chine a, dans les années récentes, fortement augmenté ses dépenses de protection sociale.

S’interroger sur la mission de la protection sociale au 21ème siècle suppose de revenir à sa vocation première pour la projeter vers l’avenir. La protection sociale vise à transformer l’incertitude en risque pour mutualiser et réduire celui-ci et ainsi atténuer l’inégalité sociale. Cette mission, qui relève de la logique de l’assurance et de la solidarité, est donc éminemment éthique et politique et diverge en cela de l’assurance privée. Il ne s’agit pas tant d’assurer des individus que de produire de la sécurité collective qui permet le progrès social. La protection sociale est donc bien la mutualisation du risque social en vue de sa réduction et d’une répartition plus équitable de sa charge entre les citoyens.

Or, en ce début de 21ème siècle, le risque social ne peut plus être pensé (et mutualisé) en dehors des crises écologiques qui menacent de plus en plus lourdement le bien-être humain, en Chine comme ailleurs sur la planète.

Quelles sont les fonctions essentielles que pourrait remplir cet Etat social-écologique  ? On peut pour le préciser se référer à l’analyse tripartite des fonctions des dépenses publiques proposée par l’économiste américain Richard Musgrave il y a soixante ans. Musgrave distingue trois « branches » des dépenses publiques, à l’image des trois pouvoirs que sépare la Constitution américaine.

La première, dite «  d’allocation  », vise la fourniture de biens publics (ou la délimitation de la frontière entre biens publics et biens privés par l’État) ; la deuxième fonction, dite de «  répartition  » (et pas seulement de redistribution) vise à mettre les finances publiques au service des préférences des contribuables qui les soutiennent par leurs contributions fiscales ; la troisième, dite de «  stabilisation  », utilise les finances publiques comme instrument pour soutenir la croissance économique et l’emploi, notamment au moment des récessions comme celle que nous vivons au plan mondial depuis le printemps 2020.

La première fonction de l’État social-écologique, d’allocation, vise à développer les politiques environnementales pour réduire les pollutions de toutes sortes et mieux garantir le bien-être humain. Point essentiel  : ces réglementations environnementales conduisent à des économies de dépenses sociales, en particulier de dépenses de santé compte tenu du coût économique considérable des dégradations environnementales. La lutte contre la pollution de l’air, qui s’est sensiblement accentuée en Chine ces dernières années et reste encore trop élevée en France, conduit à des gains économiques et sociaux à long terme, notamment à travers l’amélioration de la santé des enfants qu’elle permet. Même lorsque de nouveaux prélèvements doivent être introduits, par exemple des taxes sur le carbone pour lutter contre le changement climatique, ces derniers peuvent aisément aboutir, à condition d’être compensés socialement pour les populations les plus défavorisées, à des économies doubles, en termes de qualité de vie et de revenu pour la majorité de la population.

Notons que pour mesurer les bénéfices en termes de bien-être de ce type de politiques environnementales, il n’est nullement besoin de recourir à des méthodes fragiles et éthiquement douteuses de monétarisation de la vie humaine ou de points de croissance gagnés ou perdus par les politiques environnementales. Il existe en effet quantité d’indicateurs de santé-environnement fiables, par exemple le Air Quality Life Index récemment développé par l’université de Chicago.

Le principe directeur de l’État social-écologique dans sa deuxième fonction, de répartition, est l’assurance sociale, prolongement de l’État providence. Plus précisément, le but est la dénaturalisation (ou, positivement, la socialisation), c’est-à-dire la traduction sociale des crises environnementales. La dénaturalisation consiste ainsi à transformer l’incertitude écologique en risque social, au moyen de garanties et d’assurances publiques visant à rendre les conséquences sociales des crises environnementales du 21ème siècle les moins injustes possible et donc, en principe, à atténuer leur violence naturelle. C’est ce principe de socialisation qui justifie que les autorités locales et nationales viennent en aide aux victimes dans les nombreuses zones sismiques chinoises à la suite de tremblements de terre.

Face à des crises écologiques dont nous sommes pleinement responsables, il nous faut mettre la puissance égalisatrice de l’État providence au service de la soutenabilité environnementale, en transformant l’incertitude en risque, l’aléa en protection, le hasard en justice, c’est à dire en mutualisant les risques sociaux pour les réduire au nom du bien-être humain, à commencer par la santé.

Cela peut impliquer au plan institutionnel dans un pays comme la France, la création d’une nouvelle branche « sociale-écologique » de la Sécurité sociale ou la prise en compte, au sein de chacune des branches existantes, à commencer par la branche maladie, des risques environnementaux.

Les objectifs macroéconomiques qui justifient chez Musgrave la troisième fonction de stabilisation des dépenses publiques, en particulier la maximisation de la croissance économique, sont, au 21ème siècle, tout simplement dépassés. C’est le bien-être essentiel qu’il importe désormais de stabiliser, en le protégeant notamment des chocs écologiques (pandémies, canicules, etc.). Comment identifier ce bien-être essentiel ? L’urgence sociale oblige les gouvernements du monde entier à œuvrer ici et maintenant pour protéger leurs populations, en particulier les plus vulnérables, face au choc colossal qui a frappé simultanément les systèmes économiques du monde entier au printemps 2020. Mais la notion de bien-être essentiel peut justement servir de boussole à ces efforts, qui pourraient se concentrer sur les secteurs vitaux pour l’ensemble de la population au cours des mois et des années à venir sous l’impératif de ne pas accélérer encore les crises écologiques. Il ne s’agit pas de «  relancer  » l’économie  : il faut la réformer, la repenser, la réinventer. La règle d’or de cet effort d’imagination serait alors la suivante  : augmenter le bien-être humain aujourd’hui sans lui nuire demain.

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Dernière modification : 09/08/2021

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