Promenons nous du côté de Song Xian Qiao à Chengdu (送仙桥)

Songxian Qiao est un marché d’antiquités où l’on peut trouver des reliques de l’époque communiste, de la porcelaine ancienne, des bijoux, des calligraphies et autres artéfacts tibétains.

Prendre un taxi pour circuler c’est comme jouer à la loterie, il est très rare de gagner et de tomber sur une conduite en “bon père de famille”.

Cette fois encore, pas d’exception à la règle. Démarrage à la Speedy Gonzales et slalom entre les files. Un coup sec à droite, un autre à gauche. Le tout ponctué de coups de klaxons stridents lorsque les autres usagers ne s’écartent pas assez vite. Bref, on se croirait à l’intérieur d’un jeu vidéo fait de bruit et de fureur.

Doigts crispés sur la poignée. Pied tétanisé sur une pédale de frein imaginaire. Il faut trouver une échappatoire. Laisser le regard dériver par la fenêtre. Calmer sa respiration. Heureusement il n’y en a plus pour longtemps.

Indifférent à la circulation, un cantonnier kamikaze en tenue fluo orange, s’échine à rassembler la poussière et les feuilles mortes sur le côté de la chaussée avec un balai de brindilles. Méthodique, centimètre par centimètre, il pousse son petit monticule.

Dans une rue adjacente, de multiples traces de suie montent à l’assaut du mur d’enceinte d’un temple, noircissant le bas sur toute sa longueur. Ces langues de feu sont des vestiges calcinés d’offrandes faites de liasses de faux billets ou de maisons de papier qui ont été brulés lors de la fête du Qingming pour honorer l’esprit des ancêtres.

Enfin arrivés ! Dès le porche passé, on entre dans un univers de bric et de broc. Ce marché des antiquités à tout du marché aux puces. Une haie faite de vasques et de vases géants d’un coté, de guéridons en bois sombre de l’autre, ouvre la voie vers une ribambelle de petites baraques en tôle. Mitoyennes, elles se serrent sur deux rangs parallèles et regorgent d’objets hétéroclites.

Dans un angle, la corolle d’un gramophone toise de toute sa hauteur une vieille machine à écrire oubliée sur une table basse qui bloque le passage, tournant le dos aux poignées de porte en laiton voisines. Plus loin quelques statues de bronze s’exposent aux rayons de soleil avant de céder la place à un bouddha au sourire mystérieux chevauchant un couple de dragon-chimères sous le regard évidé de deux masques peinturlurés.

Coffres de toutes tailles, accessoires bigarrés, vaisselle ancienne, tampons de pierre, faux billets souvenirs, bijoux en pierres semi-précieuses ou pas précieuses du tout, montres, décoration d’intérieur, surplus de l’armée, livres divers et variés, objets pour tous les goûts ou tous les dégoûts, bref un véritable bric à brac où l’on peut passer des heures à chiner.

Tandis que certains brocanteurs apostrophent le chaland, une marchande de superbes boites en tissus moirés tricote sereinement assise sur sa chaise de bambou. En face d’elle, des collègues jouent tranquillement aux cartes, laissant le soin aux prospects de se faire harponner par un éclat insolite dans le fouillis de leur étalage.

Dans un renfoncement, un roquet court sur pattes, vêtu d’un tricot tigré à capuche, harangue quatre congénères de plus grande taille, figés, presque au garde à vous. Puis le monologue terminé, il s’éloigne fier comme Artaban, la queue relevée en trompette. C’est le signal. Prenant la direction opposée, nos quatre lascars se mettent à jouer, à se mordiller les oreilles, jappant et bondissant à qui mieux mieux dans une explosion de joie sonore. A croire que c’est la quille !

Après avoir déambulé encore un certain temps, une Maison de thé offre une pause bienvenue. Quelques tables installées sous la frondaison de saules pleureurs et autres plantes grimpant le long de treilles formant une voute ombragée accueillent le promeneur. Endroit bucolique à souhait.
Une légère brise caresse les visages. Un presque silence enveloppe le coin. Seul le gazouillis des oiseaux saluant les beaux jours domine quelques conversations feutrées.

Tandis que plusieurs esprits s’opposent dans des parties de Xiangqi, jeu multiséculaire symbolisant l’affrontement de deux armées, un cireur de chaussures propose ses services. Pas de chance, à cette table c’est la génération baskets. Il faudra aller voir ailleurs.

Tout en sirotant une tasse de Zhu ye qing, pourquoi ne pas se laisser tenter par un curettage d’oreilles ? Un petit homme au visage buriné se ceint le front d’une lampe de mineur avant de se pencher vers son client. De longues tiges rondes ou plates sont sorties une à une d’un sac besace brun nuit. Impressionnant et pas très rassurant ! Après avoir fureté précautionneusement à l’intérieur du conduit et gratté délicatement le pavillon, il introduit une nouvelle tige comportant cette fois-ci un plumet blanc et la fait vibrer à l’aide d’un diapason lui imposant un mouvement rotatif. Frisson garanti ! Une oreille est faite, à l’autre maintenant…

Après avoir passé encore un petit moment parmi les bouquinistes de plein air rappelant ceux des bords de Seine (ah, nostalgie quand tu nous tiens !), direction le bâtiment central pour y découvrir peintures et calligraphies chinoises. Et là incroyable, en haut des marches c’est un “Sacré Cœur de Jésus” qui accueille le visiteur. Difficile de passer cette rencontre inattendue sous silence, car c’est bien le dernier endroit où l’on se serait attendu à découvrir ce thème tant de fois reproduit par les pinceaux des artistes chrétiens.

En fait l’étage tout entier est une véritable caverne d’Ali Baba. Dans l’angle d’une échoppe un buffle en bronze, grandeur nature, s’étale de tout son long tandis qu’en vitrine un Napoléon en tenue bariolée se maintient en équilibre sur son cheval blanc cabré. Dans une autre la statue miniature du penseur de Rodin regarde une série B à la télé avec pour seule compagnie une tasse de thé à demi pleine, abandonnée. Plus loin un empilement de vieilles valises en cuir rappelant les malles postes d’antan invitent au voyage alors que des affiches engagées, reliques du passé, ravivent le souvenir d’une histoire pas si lointaine.

Il faudra se rendre dans une autre aile pour trouver toute une rangée d’ateliers de peinture et de calligraphie chinoise dont les occupants vous inviteront à découvrir cet art ancestral. Ici un peintre rajoute un peu d’eau dans une écuelle contenant de l’encre afin d’obtenir différentes nuances de densité pour poursuivre le dégradé d’une esquisse aussi précise que délicate d’un paysage montagneux. Là-bas un autre vient de terminer des oiseaux posés sur une branche, le regard craintif tourné vers le visiteur. Surtout ne pas les effaroucher, ils pourraient s’envoler ! Sur sa droite une jeune femme fait naitre sous ses pinceaux une parure de fleurs d’un rose délicat. Quel plaisir de voir ses doigts manipulant en alternance avec une extrême dextérité deux pinceaux tenus en croix. Quelle rapidité dans le geste ! Quelle sureté dans le trait ! Avec ce papier absorbant, aussi doux que du vélin, pas de retouche possible. Cette fois encore le rendu est plus vrai que nature.

Dans un clair obscur, un dos vouté entouré d’un faible halo cache un trésor. Muni d’un minuscule burin, ses doigts usés et tavelés gravent un morceau de bois qui une fois sa parure terminée ira s’encastrer dans le dossier d’une chaise. A côté, une fraise grince sa mélodie crispante dans un halo de poussière. Mais la réminiscence désagréable de la roulette du dentiste s’efface soudain lorsque la joue policée d’un bouddha de jade se prête au souffle attentionné de l’artiste.

Sur une étagère parmi d’autres objets de la vie courante, un encastrement de porcelaine blanche et bleue attire soudain le regard. Qu’est ce donc que ce petit tertre au couvercle perclus de trous ? Ne serait-ce pas … mais si, mais si, c’est bien une boite à grillons. Et oui, quand on ne les mange pas grillés en brochette et qu’on ne les utilise pas pour des combats, ils sont gardés dans ce genre de boite pour bercer les humeurs chagrinent de leur « cri-cri » guillerets. Un bonheur prisonnier en quelque sorte …

Pour vous rendre à Songxian Qiao il suffit de prendre un taxi depuis le centre ville. Vous pouvez montrer l’adresse suivante au chauffeur : 青羊区送仙桥(近浣花溪公园) La course vous coûtera moins de 20 RMB.

Dernière modification : 28/08/2014

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