Portrait de Français à Shanghai : Yohan Radomski

Enseignant à l’Alliance française de Shanghai, scénariste de bande dessinée et professeur de qigong, Yohan Radomski vit en Chine depuis six ans.

La Lettre de Shanghai : vos activités et vos centres d’intérêt font de vous un véritable « passeur » interculturel. Que retenez-vous à cet égard de votre expérience en Chine ?

Je crois que c’est naturel pour moi : quand je vivais et travaillais en Pologne, j’ai lu tout ce qui me tombait sous la main comme littérature, et j’ai découvert la chanson et le cinéma polonais. Et comme la bande dessinée et les arts martiaux sont mes deux grands centres d’intérêt, j’ai exploré la bande dessinée polonaise et rencontré Jakub Rebelka, un dessinateur avec qui je travaille actuellement, et enseigné le qigong au lycée aristocratique Czartoryski. Pour le coup, j’étais un pionnier de ces pratiques de bien-être en Pologne. Alors en Chine, je procède de même, je vis pleinement ces deux passions inutiles, et on sait bien que ce qui est inutile, c’est le sel de la vie. Dans les milieux de passionnés, on se comprend facilement, et comme maintenant, je me débrouille en chinois, on se comprend d’autant plus. Et cela me permet de rencontrer des Chinois dont j’aide à passer les œuvres en France. Oui, tout ça est un jeu de passe-passe !

La Lettre de Shanghai : qu’est-ce que la bande dessinée en Chine ?

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La bande dessinée chinoise, le lianhuanhua (连环画), a une histoire très spécifique et bien différente de ce que nous connaissons en Europe. Elle remonte aux années 1920-30, voire à la fin du XIXème siècle, et se présente sous forme de petits carnets au format à l’italienne. Il s’agissait généralement d’adaptations de romans classiques, avec parfois même une influence de l’opéra. D’autres récits plus modernes ont été très largement diffusés entre les années 1950 et 1980 à des fins de propagande et d’édification du peuple, notamment à l’égard des Chinois peu alphabétisés. On en trouve encore de nos jours, chez les bouquinistes ou dans des librairies spécialisées. Il est même possible de se procurer des rééditions pirates de Tintin ou même, plus récemment de Manara ou de Gustave Doré, remontées dans ce format lianhuanhua ! A Shanghai, on peut les retrouver à la librairie Haishang (maintenant au 51, rue Duolun) (http://www.actuabd.com/Chen-Yongjing-libraire-a-Shanghai). C’est d’ailleurs l’occasion de faire une belle ballade, car la librairie se situe dans une rue piétonne avec de nombreux souvenirs des années 20, des bouquinistes et des antiquaires. Il y a aussi un petit musée consacré au mouvement littéraire de la Nouvelle Jeunesse.

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Pour le lianhuanhua, on trouve donc un public de nostalgiques ayant 50 ou 60 ans. De ce fait, le secteur est peu novateur et peu dynamique. Il n’intéresse pas les jeunes, qui sont allés vers la télévision à partir des années 1980. Les dessinateurs, eux, se sont tournés vers le marché de l’art, beaucoup plus rentable, mais également beaucoup moins contrôlé que les bandes dessinées : considérées comme des publications de masse destinées à la jeunesse, celles-ci étaient naturellement très surveillées par les autorités. Encore aujourd’hui, on sent la censure s’exercer, en dents de scie : dans une BD française qui va être bientôt publiée en Chine, l’administration chinoise a demandé de redessiner certaines cases, afin de remonter un peu le décolleté de personnages féminins… Cela peut paraître comique, mais c’était exactement la même chose dans la France des années 1970, où la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence demandait de redessiner certaines cases des comics américains.

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La Lettre de Shanghai : y a-t-il une influence de la bande dessinée européenne en Chine ?

La majorité des jeunes dessinateurs chinois sont influencés par les mangas japonais. On a par exemple le cas de Golo Zhao, le dessinateur de La Ballade de Yaya, où cette influence est vraiment patente. L’influence française est encore limitée, mais les échanges sont de plus en plus nombreux, et notamment cette année dans le cadre du 50ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques franco-chinoises. Le prochain festival d’Angoulême, qui se tiendra fin janvier, où la Chine est invitée spéciale, devrait clore début 2015 la série d’événements qui ont eu lieu à cette occasion, à Lyon et Grenoble notamment.

Seule une minorité de dessinateurs chinois ont une culture internationale, incluant celle des comics européens et des bandes dessinées européennes. Je dirais qu’une vingtaine de dessinateurs chinois travaillent directement pour le marché français. Certains d’entre eux traitent de sujets personnels, comme Li Kunwu qui a écrit Une vie chinoise, son autobiographie qui commence à l’époque de Mao, ou encore évoque l’histoire de sa gouvernante aux pieds bandés. Ils associent alors à la BD traditionnelle chinoise les codes de la BD européenne ; certaines de ces œuvres retournent ensuite vers la Chine. Mais dans la majorité des cas, il s’agit de techniciens, dont l’identité chinoise n’est pas mise en avant.

Certains éditeurs commencent à publier de la BD européenne comme Tintin ou Titeuf, et plus récemment Arzach, de Moebius. Les éditeurs français essayent de se placer sur ce marché encore très instable voire quasi-inexistant pour le moment. Les droits d’auteur restent marginaux : de l’ordre de 8% du prix du livre publié en Chine, répartis entre l’auteur et l’éditeur français.

La Lettre de Shanghai : quels sont vos projets passés, actuels et futurs ?

J’ai fait quelques récits pour la presse jeunesse, notamment pour Je Bouquine, des adaptations de classiques littéraires, comme Don Quichotte, Robinson Crusoë, etc. Puis j’ai publié La Danse Macabre, une réflexion grinçante sur la mort dans le contexte des croyances moyenâgeuses. Maintenant, je travaille avec un dessinateur polonais pour un diptyque, La Cité des Chiens, qui se situe dans un haut Moyen-âge polonais teinté de fantasy. Il s’agit d’une histoire shakespearienne, qui parle de la folie du pouvoir, celle qui amène un homme à détruire tout autour de lui : sa famille, sa cité, et le pays qu’il est supposé protéger. Le premier tome devrait paraître au prochain festival d’Angoulême. J’ai aussi deux histoires chinoises en projet. La première se situe à la fin de la dynastie Tang, c’est un récit érotique qui reflète la culture taoïste et bouddhiste de l’époque. L’autre est un recueil de récits étranges, des histoires courtes d’une à cinq pages, que je réalise avec un dessinateur chinois.

Je travaille par ailleurs en collaboration avec les Editions de la Cerise, un éditeur bordelais qui publie Clafoutis, une revue d’avant-garde et de recherche graphique. On y a déjà présenté Dai Dunbang, un des plus grands illustrateurs shanghaiens. C’est lui qui a réalisé les fresques du chenghuangmiao (城隍庙), le temple du dieu de la Ville à Shanghai, près du jardin Yu. On a aussi publié Li Zhiwu, un auteur du Shaanxi qui vit aujourd’hui à Beijing. Son credo est d’adapter en lianhuanhua les romanciers du Shaanxi qui ont eu le prix Mao Dun, un peu l’équivalent du Goncourt français. L’année dernière, j’ai donc rencontré à Xi’An l’auteur d’Au Pays du Cerf Blanc, Chen Zhongshi. Li Zhiwu a fait une adaptation de son roman en 700 pages de bande dessinée, il a mis 10 ans pour faire ça… Il y a eu aussi un film, sorti il y a deux ans. Il a obtenu un Ours d’argent au festival du film de Berlin, mais il est sorti en Chine amputé de scènes lestes, qui en faisaient justement la saveur…

Il m’arrive d’écrire des articles sur la BD chinoise ou de faire des entretiens pour le site www.actuabd.com, le plus gros site francophone d’informations sur le sujet. Concernant Shanghai, j’ai en particulier écrit deux articles sur l’auteur Feng Zikai. C’est lui qui a introduit dans les années 20 le terme de manhua (漫画) en Chine, tiré du japonais manga. C’était un auteur à la sensibilité bouddhiste, très spirituel, aussi un musicien et éducateur hors pair, qui était directeur de l’école des Beaux-arts de Shanghai pendant la Révolution culturelle, et qui, de ce fait, en a beaucoup souffert. Il faut vraiment visiter sa petite maison à Shaanxi Nan Road, qui a été transformé en musée gratuit. On ne peut qu’être touché par la générosité de la famille et des amis de Feng Zikai qui s’occupent bénévolement du musée.

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Enfin, j’ai commis un petit recueil de nouvelles il y a deux ans, et j’ai la plume qui me démange de nouveau, quelques idées, mais il est trop tôt pour en parler.

La Lettre de Shanghai : vous donnez des cours de qigong à Shanghai ?

Oui, à vrai dire, c’est la découverte des arts martiaux traditionnels chinois, du qigong taoïste, il y a une quinzaine d’années en France, qui m’ont amené en Chine. Comme vous le savez peut-être, un grand nombre de maîtres chinois d’arts martiaux se sont rendus à Hong-Kong, Taiwan, aux Etats-Unis et en Europe autour de 1949, et ont commencé à enseigner aux Occidentaux dans les années 1970. C’est comme ça que mon professeur, le Français Georges Charles, s’est retrouvé à la tête d’une école reconnue dans les filiations généalogiques en Chine. Cette école est une branche du courant du Xingyiquan (形意拳), un art martial reconnu depuis 2008 par le Ministère de la Culture chinois comme faisant partie du patrimoine immatériel de la Chine. Et c’est comme ça que je suis invité officiellement en octobre prochain dans le Hebei pour l’inauguration d’un mémorial du Xingyiquan, en tant qu’enseignant de la 7ème génération, ce qui sera l’occasion de rencontrer quelques maîtres d’arts martiaux chinois. Voilà encore des fils qui se renouent, après une interruption de quelques dizaines d’années, une bagatelle somme toute à l’échelle du Tao.

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J’enseigne donc les Arts classiques du Tao, notamment le Daoyinfa Qigong, une gymnastique de santé et d’éveil. Il s’agit tout d’abord d’une pratique de santé, mais qui permet aussi de mieux appréhender des situations de la vie quotidienne, de fournir la bonne quantité d’énergie quand c’est nécessaire et de ne pas s’épuiser dans des situations stériles. Enfin elle a une fonction d’éveil, entretient la curiosité intellectuelle, l’ouverture d’esprit et accompagne les changements infinis de la vie, donc le Tao vécu à notre niveau. Le cours a lieu une fois par semaine à Tianzifang le dimanche de 18h30 à 20h (Wushu Studio - Center for a Spiritual Living, Taikang Road, Lane #210, Building 3, #311 à deux pas de la station DaPuQiao, ligne 9, sortie ; 田子坊泰康路210弄,3号楼,#311). Une fois par mois, le vendredi, je consacre aussi une soirée à la méditation et à la relaxation, où on pratique l’assise tranquille taoïste et la méditation en pleine conscience bouddhiste.

Je crois que la Chine est un pays que j’avais fantasmé avant d’y venir, je m’étais construit une belle illusion et je pensais y trouver un pays empreint de culture traditionnelle. Alors, j’ai été surpris, un peu déçu peut-être, de ne pas retrouver cette culture au début. J’ai cherché, j’ai ouvert quelques portes et j’ai compris que la culture traditionnelle chinoise était présente sous forme discrète, voire secrète. Elle intéresse peu de gens en Chine, mais fait partie du fond culturel. Parmi mes étudiants de qigong, il y a des Chinois, qui retrouvent dans cette pratique qui n’est pas seulement physique, mais aussi oralisée, avec des citations, des proverbes, des références culturelles ou philosophiques, un écho de leur vaste fond culturel commun. Oui, il y a un retour de ces choses-là en Chine, c’est encore souterrain, mais les veines du dragon irriguent encore la terre chinoise. On peut imaginer que ces pratiques redeviendront courantes d’ici 20 à 30 ans, que les jeunes femmes chinoises ne se tourneront pas seulement vers le yoga pour maigrir ou être belles, ou les hommes vers le basket ou la musculation. Il y aura sans doute une recherche de bien-être et de spiritualité, et une remise en cause du consumérisme actuel.

Dernière modification : 27/08/2014

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