Parlons culture avec l’Alliance française de Shanghai - Trois poèmes de Stéphane Mallarmé

Dans cette nouvelle rubrique, l’Alliance française de Shanghai vous propose chaque mois un article tiré de sa revue Magz, dans une chronique du monde culturel francophone. Commençons par une étude des "Trois poèmes de Stéphane Mallarmé" par William Bascaule.

« Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poète qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme par une série de déchiffrements. »
Stéphane Mallarmé

La poésie et la musique sont deux amants qui se cherchent perpétuellement et qui, dans leurs étreintes, se complètent et se comprennent tacitement. Ils sont les deux visages d’une même personne, deux âmes sœurs.

Avec les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé, Maurice Ravel est parvenu à capturer toute l’essence du poète français, et nous plonge avec raffinement dans cet univers symboliste précieux, commun aux deux artistes.

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Water snakes II, 80 x 145 cm, Gustav Klimt

Amalgame.

Ce n’est pourtant pas le terme « symboliste » mais « impressionniste » qui est le plus souvent appliqué à Maurice Ravel ou, finalement, à tout compositeur qui écrit dans le style de Claude Debussy. Emprunté au célèbre groupe de peintres français, dont les œuvres évoquent essentiellement des impressions plutôt que des idées finies, ce terme est entré dans le vocabulaire musical par commodité ; il désigne une musique vague, à l’harmonie ambiguë et aux rythmes variés. Bien que ce raccourci soit devenu commun, il n’est pas forcément approprié à la démarche artistique de ces compositeurs qui se nourrissaient peut-être plus de littérature que de peinture, et dont la musique a vu le jour entre trente et quarante ans après Impression soleil levant (1872), un des tableaux majeurs de Claude Monet, qui donna son nom au courant.

Non, une approche plus juste serait finalement de voir ces compositeurs comme des symbolistes de la musique, ce qu’ils sont.

Le symbolisme est un mouvement, principalement littéraire, né dans la seconde moitié du 19e siècle en Russie, en France et en Belgique. Nous pourrions le résumer ainsi : évoquer plutôt que décrire, suggérer plutôt que montrer. Il est le lien entre l’idée abstraite et le moyen de l’exprimer, sans jamais se résoudre à une image rationnelle. Il s’apparente au romantisme mais dans une renaissance mystique, ésotérique, mélancolique, spirituelle et vaporeuse. Comme souvent, le symbolisme apparaît en réaction à un autre courant : le naturalisme, qui lui, au contraire, décrit de manière « scientifique » et objective, la réalité humaine et la société qui nous entoure.

La beauté du diable.

L’abnégation de toute une vie dédiée à la production littéraire, regroupée dans un recueil de poèmes, voilà ce que sont Les Fleurs du mal. Avec cette œuvre publiée en 1857, Baudelaire pose en quelque sorte les jalons du symbolisme français : l’approche sensuelle, le rêve, le rapport entre réel et au-delà, l’amour toujours teinté de mort, l’ambiguïté, le mystère. Un constat du monde réel demeurant une source de souffrance et de blessures, monde duquel Baudelaire cherche à s’extirper en glissant vers un idéal fait de paradis artificiels, de vin et de femmes, afin de reconstruire un univers viable. Le triple échec amenant le rejet d’une existence vaine, puis l’acceptation et la venue de cette mort que nous savions certaine. Durant cette volonté presque blasphématoire d’élévation de l’être au divin, c’est une véritable fusion de tous les sens. Odeurs de corps, de chevelure, effluves de parfum. Vision d’eau, de reflets, de lumière. Bercé par la douce musique d’une voix et les sons de la nature.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au delà des thématiques communes, la structure des Fleurs du mal partage sur de nombreux points celle de l’œuvre qui deviendra l’un des sommets du symbolisme littéraire et musical : Pelléas & Mélisande (1892) du Belge Maeterlinck, dont Debussy tirera son seul opéra achevé.

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Le Calvaire, 69 x 53cm, Odilon Redon

L’Azur ! L’Azur ! L’Azur ! I’Azur !

Avec un prélude symphonique illustrant le poème L’après-midi d’un faune, Debussy démontrait en 1894 tout le caractère musical de l’univers mallarméen. En 1913, après avoir obtenu les droits des poèmes, c’est cette fois Maurice Ravel qui créa les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé, dont les pièces mettent en musique Soupir, Placet futile et Surgi de la croupe et du bond. À mes oreilles, les deux travaux n’ont stylistiquement en commun que le poète qui les inspira. Le caractère onirique de Debussy retranscrit parfaitement la liberté de Mallarmé, Ravel, de son côté, comme à son habitude, a une approche plus horizontale et plus mélodique ; son écriture plus mesurée et plus précieuse rend mieux le caractère antique, raffiné de l’écrivain. Du choix de l’instrumentation - voix soprano, deux flutes, deux clarinettes, piano et quatuor à cordes - découlent un certain confort, une très grande souplesse, une atmosphère feutrée, douce et intime. L’univers harmonique est riche mais jamais dense, toujours dans la retenue. Les couleurs rencontrées tout au long des douze minutes qui constituent l’ensemble des trois pièces, annoncent clairement le Trio avec piano que Ravel composera l’année suivante. Par-ci par-là, en bien moins dissonant, on entend également quelques similitudes avec le Pierrot lunaire de Schöenberg, sorti un an plus tôt, écrit sur les vers du poète belge symboliste Albert Giraud - impression renforcée par l’instrumentation quasi similaire. Les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé sont des morceaux difficiles qui demandent beaucoup de rigueur technique et rythmique, mais cela ne se ressent jamais. Sans minimiser l’importance du rôle de l’interprétation, c’est tout bonnement extrêmement bien écrit… Maurice Ravel nous donne l’impression, avec beaucoup d’aisance, que chaque voix, chaque silence est à sa place. Une incroyable facilité émane des trois pièces, la partition semble s’imposer d’elle-même, comme une évidence absolue. Un ensemble où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » (Baudelaire).

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Dernière modification : 20/05/2015

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