Panorama : présence française à Shanghai dans le jeu vidéo

Le domaine du jeu vidéo est un secteur particulièrement porteur en Chine, qui générait 18,41 milliards de dollars en 2014 (avec une croissance enregistrée de 37,7% par rapport à 2013), dans lequel la France se place en très bonne position. Nombre de studios se sont développés à Shanghai au cours des vingt dernières années, avec une présence technologique et artistique française particulièrement bien ancrée.

Afin de dresser un panorama, non exhaustif, des entreprises françaises du jeu vidéo présentes en Chine, la Lettre de Shanghai est allée à la rencontre de trois acteurs représentatifs : Corinne Le Roy, Managing Director d’Ubisoft Shanghai, studio installé depuis 1996 ; Gilles Langourieux, CEO de Virtuos, studio de développement fondé en 1997, et Nathalie Paccard, fondatrice du studio Pixifood, créé à Hong Kong en 2011 et installé à Shanghai , « dont la mission est de connecter les générations grâce aux jeux », et qui, après une période de développement à Shanghai, gèle ses opérations et se déplacera prochainement en France.

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Corinne Le Roy, Managing Director d’Ubisoft Shanghai

Les avantages d’une implantation à Shanghai

LDS  : Ubisoft Shanghai, studio de développement de jeux vidéo, a été fondé en 1996, et il est aujourd’hui l’un des plus importants studios chinois. Quels étaient au départ les attraits du marché chinois dans ce domaine et comment s’est passée l’implantation d’Ubisoft en Chine ?

Corinne Le Roy (Ubisoft) : Créativité et entreprenariat sont les valeurs phares d’Ubisoft et c’est dans cet esprit que l’entreprise a tenté son aventure en Chine. L’histoire d’Ubisoft Shanghai a commencé par son activité de publication, octroi de licence et distribution. Ubisoft a permis d’ouvrir un accès aux jeux occidentaux pour les utilisateurs chinois. Grâce à son approche de distribution multi-channel, Ubisoft est rapidement devenu le numéro 1 des éditeurs de jeux vidéo en Chine. S’est ensuite rapidement imposée l’idée de création d’un studio. S’il est vrai que le choix d’une production à Shanghai permettait d’abaisser les coûts, l’enjeu n’a jamais été entièrement financier. Depuis près d’un quart de siècle, grâce à ses excellentes universités d’ingénieur/programmeur et à ses très bonnes écoles d’art graphique, la Chine et Shanghai plus particulièrement sont devenus les lieux de rencontre entre l’effervescence artistique et la force technologique. Le principal but était donc de créer un véritable studio de création et d’élargir ainsi l’horizon culturel de notre pool de talents Ubisoft au niveau global.

Cela nous a apporté un nouveau bagage culturel, d’une part dans les histoires que le jeu vidéo raconte : une des missions de notre célèbre franchise Tom Clancy’s Splinter Cell se déroule à Shanghai bien avant qu’Hollywood ne s’y intéresse ! D’autre part, nous y avons gagné de nouvelles influences culturelles dans l’approche graphique, avec un style mixant des caractéristiques occidentales, chinoises traditionnelles et chinoises modernes ou encore dans l’aspect business avec une avance certaine dans le domaine du jeu Free-to-Play (également appelé « freemium » : ce sont des jeux gratuits mais offrant des possibilités d’achat pour accélerer l’évolution du joueur) qui est aujourd’hui le modèle dominant des jeux sur nos téléphones mobiles.

LDS : Virtuos est un important studio de développement de jeux vidéo qui a été créé en 2004. Pourquoi avoir choisi de vous implanter à Shanghai : quelles sont les caractéristiques du marché chinois, et en particulier shanghaien ?

Gilles Langourieux (Virtuos) : Nous avons créé Virtuos à Shanghai pour 3 raisons :

Tout d’abord en raison d’une opportunité de marché. Le jeu vidéo est entré dans une phase beaucoup plus industrielle demandant des équipes à la fois plus grandes (jusqu’à 200 personnes pour un jeu) et plus flexibles. L’externalisation et le co-développement offrent une réponse à ce besoin ; or il n’existait pas en 2004 de grand spécialiste de l’externalisation dans les jeux vidéo. J’y ai vu l’opportunité de créer une société qui ait une vraie chance de devenir n°1 mondial dans son secteur.

Ensuite en raison d’importantes compétences disponibles. La Chine offre une combinaison de talents très bien adaptée au jeu vidéo : artistes et ingénieurs nombreux, de très bon niveau, ainsi qu’un intérêt culturel ancien pour le jeu. Shanghai occupe une place spéciale puisque des acteurs majeurs de l’industrie ont fait de la ville leur emplacement principal en Chine : 2K, Ubisoft, EA, Shanda, The 9

Une raison historique enfin : j’ai été parmi les premiers occidentaux à monter de grands studios de jeux vidéo en Chine, à Shanghai et à Pékin, pour le compte du groupe Ubisoft dès 1997. Cette première expérience a démontré le potentiel de la Chine dans le secteur et le nombre de studios implantés dans le pays n’a cessé de croitre depuis.
En 2015, le marché chinois devrait devenir le premier marché mondial du jeu avec 22.2 milliards de $, d’après l’institut de recherche Newzoo.

LDS : Quelle idée se place à la base de Pixifood et pourquoi avoir choisi de vous implanter en Chine et plus particulièrement à Shanghai ?

Nathalie Paccard (Pixifood) : Le premier projet, Pixigarden, est un jeu vidéo, une BD et un objet connecté destiné aux grands-parents et aux petits-enfants qui vivent éloignés les uns des autres. Les conditions pour ouvrir un studio étaient simples, ma famille souhaitait rester en Chine et j’avais un bon réseau de contacts.

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Pixifood : des gamers grand-parents

La place des entreprises françaises sur le marché shanghaien

LDS : Le marché du jeu vidéo à Shanghai est très fragmenté entre de gros acteurs très connus (type Ubisoft) et de très petits acteurs (studios de quelques personnes, difficilement identifiables). Qu’apportent les petits studios au marché local ?

Nathalie Paccard (Pixifood) : Les petits studios sont très nombreux à Shanghai : avec l’explosion du jeu mobile (sur smartphone, tablette...) en Chine, les investisseurs ont soutenu le développement de nombreux nouveaux studios. Ces studios sont composés de petites équipes, parfois multiculturelles, qui peuvent prototyper très vite et tester leur jeu sur le marché. Ils participent au développement de l’expertise de la nouvelle génération de développeurs mais il reste qu’ils ont besoin du soutien d’un distributeur et que des acteurs comme Tencent, Netease, Shanda sont incontournables en Chine. Le marché est dynamique mais le taux de réussite est très faible et nul si on n’a pas le soutien d’un des distributeurs susmentionnés.

LDS : Le domaine du jeu vidéo est actuellement un secteur très porteur, où la concurrence est très forte. Quelle place l’entreprise occupe-t-elle aujourd’hui dans l’industrie locale du jeu vidéo ?

Corinne Le Roy (Ubisoft)  : Cet engagement en Chine il y a près de vingt nous a permis dans un premier temps d’être un acteur incontournable du jeu vidéo en Chine. Aujourd’hui nous évoluons dans un univers certes beaucoup plus compétitif, mais notre longue expérience de la Chine et l’adaptation de nos méthodes de management nous donnent un avantage certain dans le recrutement et la gestion de nos talents.

Un important challenge de l’industrie du jeu vidéo fut l’arrivée du mobile avec la démocratisation des jeux "casual" et "freemium". Or, la Chine possède une avance indéniable dans le domaine de la technologie sociale en ligne et portable. Cette avance technologique a permis de particulièrement bien positionner le studio de Shanghai pour la création des jeux "freemium" d’aujourd’hui et pour penser les nouveaux systèmes de monétisation et de socialisation en ligne des jeux de demain.

Le studio de Shanghai est une véritable success story car vingt ans après sa création, il reste un studio de création, collaborant sur des grands titres à succès internationaux, développant ses propres projets et capable de gagner des récompenses parmi les plus en vue de l’industrie, là où nombreux de nos concurrents sont parfois redevenu de simples unités de production en sous-traitance. Enfin grâce aux nombreux talents que nous avons formés et à notre connaissance du marché, nous avons également pu tisser un important réseau de plus petits studios qui travaillent avec nos standards de qualité et dans un cadre ultra-sécurisé sur nos projets.

LDS : Au vu du nombre important de tels studios à Shanghai, quelle place occupez-vous ? Sur quel segment du marché vos efforts portent-ils ?

Gilles Langourieux (Virtuos) : Virtuos est souvent considéré comme le plus grand studio étranger à Shanghai et en Chine, avec 450 employés à Shanghai, 400 à Chengdu et 100 à Xi’an. Comptant quinze des plus grands éditeurs mondiaux parmi nos clients, nous sommes un des plus grands développeurs de jeux au monde, de par notre taille et de par la qualité et l’étendue de nos services. Nous produisons des jeux complets et des parties de jeux pour mobiles et consoles de salons. Nous travaillons également sur les effets spéciaux de films grand public, mais nous ne sommes pas éditeurs. Par exemple, le jeu Final Fantasy X-X.2 qui a été redéveloppé par Virtuos pour les consoles PS Vita, PS3 et PS4 a été vendu à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde par notre client, le géant japonais Square-Enix. Il s’agit également d’un titre phare pour le lancement de la PS4 en Chine par Sony cette année. Nos efforts portent sur le marché mondial : nos clients sont basés en Amérique du Nord, en Europe et en Asie (Chine, Japon, Corée). La Chine représente environ 20% de notre chiffre d’affaires.

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Studio de Virtuos

Le savoir-faire français

LDS : Observez-vous des similitudes entre les différents acteurs français sur le marché shanghaien ? Quelles sont leurs différences avec les acteurs chinois ?

Gilles Langourieux (Virtuos) : Les acteurs français et chinois visent des marchés différents : les sociétés françaises ont des clients à l’international tandis que la majorité des acteurs chinois se concentrent sur le marché local. De la découlent trois différences :

1) Les plateformes de jeu visées : les acteurs français sur le marché shanghaien se concentrent sur le mobile et les consoles de salon alors que les acteurs chinois visent le marché mobile et PC en ligne. Cette différence s’explique aussi en partie par le fait que les compagnies étrangères ne peuvent pas opérer directement en Chine sur le marché en ligne.

2) Les mécanismes et types de jeux : Dans l’univers du mobile, le modèle « free-to-play » est plus développé par les acteurs chinois avec une monétisation plus agressive que celle des acteurs français.

3) La taille et la croissance : les compagnies de jeux vidéo chinoises ont souvent une taille plus importante et une croissance plus rapide que les acteurs français. Ceci est vrai au niveau mondial où Tencent, Netease et Shanda sont devenus en dix ans des mastodontes comparables respectivement à Activision, EA et Ubisoft.

LDS : La France est un pays qui réussit particulièrement bien dans le domaine du jeu vidéo. Peut-on parler, en la matière, d’un savoir-faire français ? Qu’apporte une entreprise telle qu’Ubisoft dans ce secteur en Chine, et à Shanghai en particulier ?

Corinne Le Roy (Ubisoft)  : Oui, il existe bel et bien un savoir-faire français. D’abord dans son système d’éducation qui promeut l’innovation, la création, le travail d’équipe, l’autonomie. Pour garantir le succès d’un jeu il faut de très bons artistes et d’excellents programmeurs, mais également un marketing à la pointe ; or la France offre des formations de top niveau dans ces trois domaines. Ensuite il y a ce que l’on appelle aujourd’hui la French Touch. Grâce à nos formations de qualité, nous avons développé un savoir-faire mais notre spécificité, cette French Touch vient d’une part de notre état d’esprit ; on aime le débat d’idée comme le travail en équipe, et d’autre part de notre important bagage en culture générale : en histoire, en art, en littérature et autres nombreux domaines qui sont autant de connaissances qui permettent de nourrir la création et l’innovation. Enfin il ne faut pas oublier que le marché français est un des gros marchés de l’industrie du jeu vidéo.

LDS : Pensez-vous qu’on puisse parler d’un savoir-faire français et qu’apporte-t-il au secteur du jeu vidéo en Chine ?

Nathalie Paccard (Pixifood)  : Le savoir-faire français en matière de développement de jeu n’est pas à prouver. Ceci étant dit, ce dont ont besoin les développeurs chinois ce sont d’experts qui puissent les aider à développer leur créativité et leur leadership et qui aient une expertise dans le jeu mobile, et en particulier sur les jeux dits "free-to-play". Il va y avoir une demande de plus en plus forte pour des jeux éducatifs, des MOOCs (cours en lignes), et il est certain que les Français peuvent apporter leur expertise en termes de gameplay et de pédagogie. Un jeu est obligé d’apprendre des choses au joueur, en le divertissant... on est loin de l’école classique et en particulier du système éducatif chinois !

Enfin je vois de jeunes Français et Chinois qui ne se côtoient pas de la même manière qu’il y a une dizaine d’années : les Français apprennent le chinois, montent des entreprises et s’intègrent beaucoup mieux que ’ma’ génération. C’est formidable pour l’innovation et la créativité d’avoir un milieu multiculturel dans lequel les échanges sont faciles.

Dernière modification : 17/09/2019

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