Investissement direct chinois à l’étranger et en France : réalité et perspectives

Retrouvez dans son intégralité le bulletin économique Chine N°36 (mai 2011) édité par le service économique régional de Pékin. Au sommaire : l’investissement direct chinois à l’étranger et en France, la province du Guangdong : nouveau laboratoire des réformes, la consolidation de Hong Kong comme centre de financement et, comme chaque mois, les principaux indicateurs économiques pour la Chine.


Télécharger le bulletin économique complet
PDF - 2 Mo
Bulletin économique Chine n°36 (mai 2011)
Analyse macroéconomique de la Chine (PDF - 2 Mo)

Il se passe rarement une semaine sans que les investisseurs chinois ne soient à la une des médias et ne fassent l’objet de titres évocateurs dans la presse. Le phénomène est à la fois source d’intérêt et d’inquiétude et donne lieu à des positions souvent ambivalentes.

Il convient donc de revenir à la réalité des chiffres et aux études de cas pour juger de la situation réelle des investissements directs (IDE) chinois. Ceux-ci sont certes en très forte augmentation, mais restent faibles en comparaison des grands pays investisseurs. Les entreprises chinoises n’occupent encore qu’une place marginale dans le stock d’IDE investi en Europe et en France. Surtout, elles font face à des difficultés réelles dans leur effort d’internationalisation qui les contraignent à revoir leur mode d’organisation et de management. L’investissement direct chinois est donc bien une réalité, mais qui doit être appréciée à sa juste valeur et dans une perspective de long terme.

1. Malgré une forte augmentation depuis 2004, l’investissement chinois à l’étranger est encore faible et difficile à appréhender

La Chine est depuis longtemps un pays d’accueil de l’investissement international, mais le mouvement inverse est beaucoup plus récent. Les flux d’IDE chinois n’ont enregistré une hausse significative qu’à compter de 2003, passant de 2,8 mds USD cette année-là à 59 mds en 2010, selon les données du Ministère chinois du commerce (Mofcom) . Le stock d’IDE sortant de Chine a atteint 258,8 mds USD fin 2010, soit une augmentation d’un facteur 10 en l’espace de dix ans.

L’effet de rattrapage est donc rapide et explique l’intérêt croissant porté aux IDE chinois. La Chine se classe désormais, selon la CNUCED, au 16ème rang des pays investisseurs directs à l’étranger et au 1er rang des économies émergentes avec la Russie. A ce rythme, elle devrait rapidement renforcer se hisser parmi les dix premiers pays investisseurs. La promotion des IDE constitue d’ailleurs un axe important de la politique économique chinoise pour accélérer le développement international des entreprises, réduire l’excédent de la balance des paiements – qui exerce des pressions à la hausse sur le renminbi – et assurer l’approvisionnement en matières premières et en énergie du pays.

Pour autant, si l’on compare la position d’investisseur à l’étranger de la Chine à sa puissance économique, le décalage reste marqué : le stock d’IDE chinois ne représente que 13 % de celui de la France, 2ème pays investisseur mondial. Il ne comptait, fin 2009, que pour 4,9 % du PIB et 2 % seulement de la formation brute de capital fixe en Chine, des ratios faibles en comparaison internationale. La Chine a donc bien renforcé sa position, mais le phénomène est loin d’être massif.

La destination finale des IDE chinois est par ailleurs difficile à déterminer. Les statistiques du Mofcom n’en donnent qu’une idée partielle. Près de 80 % du stock serait investi à Hong Kong et dans les places financières offshores des Iles Caïmans et des Iles vierges britanniques. Une partie de ces investissements revient en Chine sous forme d’IDE entrants, en partie défiscalisés. Officiellement, l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis reçoivent chacun moins de 4 % des IDE chinois, mais la part réelle investie dans ces deux zones est sans doute plus élevée sans qu’il soit possible d’en connaître le montant exact.

La Région administrative spéciale (SAR) de Hong Kong voit passer une part prépondérante des flux d’IDE chinois, qui repartent ensuite vers d’autres destinations. La SAR est également une place de transit importante pour les opérations menées par les firmes multinationales en Chine ou dans le reste de l’Asie. Elle se classe d’ailleurs dans le peloton de tête des grands investisseurs internationaux avec un stock d’IDE de 834 mds USD fin 2009. Mais ces données sont spécifiques à la situation de place financière de Hong Kong et ne se cumulent pas avec celles de la Chine.

2. Les entreprises chinoises occupent une place marginale dans le montant des IDE reçus en Europe et en France

Selon Eurostat, le stock d’IDE investi par la Chine dans l’Union européenne s’élevait à 5,7 mds euros à fin 2009. Même en y ajoutant les investissements venant de Hong Kong, l’ensemble ne représente que 0,4 % du stock total d’IDE investi dans l’UE.

L’Allemagne, le Royaume-Uni et la France sont les principaux pays d’accueil des investisseurs chinois en Europe. La Chine aurait investi un stock de 375 mns euros en France fin 2009, deux fois moins qu’en Allemagne et au Royaume-Uni. Toutefois, la France se place très nettement devant l’Allemagne, au 2ème rang européen, pour les IDE en provenance de Hong Kong (1,7 md euros fin 2009).

De fait, l’investissement chinois en Europe est essentiellement constitué de petits établissements (bureaux de représentation et centres de vente) ne comprenant que quelques employés chinois et recrutés français. Sur les 150 filiales d’entreprises chinoises en France recensées par l’Agence française des investissements internationaux (AFII), près de 80 % se classent dans cette catégorie. Il en est de même pour les autres pays européens, ainsi en Allemagne où l’agence de promotion des investissements fait état de quelques centaines de filiales, surtout des petits bureaux situés à Düsseldorf ou Hambourg.

Les investisseurs chinois en France emploient au total près de 6 000 salariés, mais l’essentiel de l’effectif tient à une vingtaine de grosses implantations réparties en deux catégories :

La 1ère est constituée des sièges européens de firmes chinoises qui s’installent à Paris pour couvrir l’Europe de l’Ouest, parfois l’Afrique du nord et le Moyen-Orient. Ainsi, le fabricant d’ordinateurs Lenovo, l’équipementier de télécoms ZTE et, plus récemment, le leader de l’électroménager Haier ont établi leurs quartiers généraux en France. Certains y ont développé des activités de R&D, en particulier Huawei et ZTE dans les télécommunications.

La 2ème catégorie est liée aux rachats d’entreprises françaises. Le plus gros investissement chinois en France a été réalisé par le groupe chimique Bluestar avec le rachat d’Adisseo (spécialiste de la nutrition animale) et de l’activité silicone de Rhodia en 2007. Il emploie aujourd’hui plus de 2 000 personnes en France. Les autres acquisitions concernent surtout la reprise de sites en difficulté. Le groupe d’Etat Northern Heavy Machinery a acquis en 2007 le fabricant de tunneliers NFM, permettant de maintenir 240 emplois à Lyon. Weichai Power, 1er fabricant chinois de moteurs diesel pour camions, a repris en 2009 l’entreprise marseillaise des Moteurs Baudoin, avec 120 salariés. Shanghai Electric a fait l’acquisition de l’entreprise américaine GOSS qui emploie plus de 500 personnes en France. Récemment, le groupe d’Etat YTO, spécialisé dans la fabrication de tracteurs, a repris l’entreprise Mc Cormick France employant 200 salariés à Saint-Dizier. Enfin, la prise de participation à 50 % de Petrochina dans la raffinerie de Lavéra, au port de Fos (Marseille), est en cours de finalisation.

Les déterminants de l’investissement des entreprises chinoises sont conformes à ceux des investisseurs occidentaux. Il s’agit d’accéder au marché européen en établissant des structures commerciales, en développant des réseaux de distribution et de service après-vente. Certaines sociétés ouvrent des centres logistiques pour réceptionner et distribuer les produits importés de Chine. Celles qui vont plus loin créent des plateformes de services sous la forme de sièges européens et acquièrent des sociétés existantes en Europe, le plus souvent des PME en difficulté financière. Malgré certaines opérations emblématiques, telle la reprise récente de Volvo par le constructeur chinois Geely, les opérations de grande ampleur sont encore exceptionnelles.

A ce jour, aucune nouvelle unité de production dite greenfield n’a été ouverte en France par un investisseur chinois. Très peu l’ont été dans le reste de l’Europe. Certains projets sont parfois envisagés dans des secteurs spécifiques où le coût du transport est rédhibitoire (produits chimiques, gros matériel), où le juste à temps est indispensable ou lorsque les normes de qualité de production européennes présentent un atout . Mais ces conditions sont rarement réunies. L’heure n’est pas encore à la construction d’unités d’assemblage par des investisseurs chinois. Il faudra attendre pour cela que les écarts de coûts entre l’Europe et la Chine se réduisent et que les sociétés chinoises s’adaptent progressivement à l’environnement juridique et social des pays d’accueil.

3. Les entreprises chinoises en phase d’internationalisation doivent en effet adopter de nouveaux modes d’organisation économique et managériale

Il existe deux freins majeurs à la croissance des IDE chinois sur les marchés développés :

le différentiel de coût qui conduit beaucoup d’entreprises à limiter la taille de leur implantation. Installer une unité industrielle en Europe implique un effort de productivité et l’adoption d’un modèle économique différent de celui auquel ces entreprises sont habituées en Chine. L’évolution des termes macroéconomiques (taux de change, hausse des salaires) aura un impact déterminant sur l’incitation des entreprises chinoises à investir à l’étranger, mais cette évolution prendra du temps.

le manque d’expérience des entreprises chinoises à l’international. Certes, ces entreprises ne sont pas des néophytes en matière de commerce international et de partenariats. Mais l’écart entre leurs compétences à l’export et leur capacité d’implantation est encore très grand pour des raisons historiques et culturelles.

On néglige souvent le fait que les entreprises chinoises sont jeunes et en croissance rapide. Les sociétés privées n’existaient quasiment pas avant 1990. Beaucoup ont grossi très vite mais n’ont pas encore la capacité de s’implanter à l’étranger. Cet argument vaut aussi pour les groupes d’Etat qui sont certes issus de structures anciennes, parfois de sociétés nationalisées dans les années 1950, mais dont la restructuration est récente. Beaucoup d’entre eux font remonter leur origine à une dizaine d’années seulement.

Ce phénomène de croissance récente et rapide contribue sans doute à ce que ces entreprises aient souvent une organisation peu structurée. Ainsi, les fonctions support (stratégie, juridique, marketing), qui gèrent le développement international dans les firmes occidentales, sont souvent faibles, voire inexistantes, dans les groupes chinois. L’organisation repose sur un mode de management vertical, hiérarchique et centré sur la production. Ces entreprises manquent de responsables ayant une expertise et un profil international leur permettant de mener des opérations complexes à l’étranger. Ce mode d’organisation a l’avantage de rendre les groupes chinois flexibles et capables de s’adapter aux évolutions du marché, mais il implique une approche très tactique qui rend difficile le pilotage d’une organisation éclatée.

Les entreprises chinoises n’hésitent pas à changer rapidement de stratégie, ce qui peut déconcerter leurs partenaires et collaborateurs à l’étranger. Cette pratique rend plus incertaine la gestion des filiales et nécessite l’envoi d’expatriés pour maintenir les liens avec le siège.

Le manque d’expérience et les difficultés d’organisation font que les entreprises chinoises ont souvent une connaissance limitée de l’environnement juridique et social dans lequel elles opèrent à l’étranger. Ce handicap est d’autant plus pénalisant que ces sociétés sont soumises à des règles un peu plus strictes que les investisseurs européens et américains, en matière d’immigration professionnelle par exemple. A cela s’ajoute la réticence à faire appel à des cabinets conseil extérieurs à l’entreprise, pour des raisons de coût et, sans doute aussi, de confidentialité.

Ces faiblesses sont bien connues des responsables chinois eux-mêmes et constituent un frein à leur stratégie d’investissement. Une enquête réalisée auprès d’une centaine de responsables d’entreprises chinoises en 2010 l’a mis en évidence : à une question portant sur les principaux défis auxquels ces responsables sont confrontés pour investir à l’étranger, la réponse est sans appel : le manque d’expérience en management international, la compréhension des réglementations locales et les différences culturelles sont les trois facteurs dominants.

Les difficultés que rencontrent les investisseurs chinois ne doivent donc pas être sous-estimées. Elles sont importantes. Pour autant, le mouvement est lancé et la Chine est appelée à devenir l’un des principaux investisseurs à l’étranger d’ici quelques années. Les groupes chinois s’adapteront comme l’ont fait avant eux les Coréens et les Japonais. L’essor économique de la Chine et les changements considérables auxquels ces entreprises ont dû faire face depuis 30 ans montrent qu’elles ont la capacité d’adaptation et la flexibilité suffisantes pour relever le défi de l’internationalisation.

Pascal Gondrand

Agence française des investissements internationaux (AFII)

Dernière modification : 08/06/2011

Haut de page