Gazette de Changhai - 22 : Les collections Heude

Depuis le XVIIème siècle, les Jésuites ont contribué par leurs travaux au progrès des sciences, notamment des sciences naturelles. Dès leur implantation au Kiang-nan, ils renouèrent avec cette tradition et grâce à de grands noms comme les pères Heude et Courtois, ils amassèrent au fil des années une collection de renommée mondiale sur la faune et la flore de Chine. Dès les années 1930, cette collection fut hébergée dans un superbe immeuble Art Déco que l’on peut encore admirer aujourd’hui.

Un patronage parisien pour un travail de longue haleine

C’est à l’initiative de Mr Drouyn de Lhuys, Ministre des Affaires étrangères et Président du Jardin d’acclimatation de Paris que les Jésuites furent approchés afin de contribuer à l’étude de l’histoire naturelle en Chine. Deux Jésuites, les pères Heude et Colombel furent mis à disposition de la Mission du Kiang-nan.

JPEGAu départ, la mission était simplement censée compléter les collections du Jardin d’acclimatation, mais c’était compter sans l’esprit d’initiative et la compétence de Pierre Heude, un scientifique à la curiosité insatiable : depuis la toute première heure, il avait en effet décidé de créer un Musée à Zi Ka Wei.

La collection d’échantillons de faune et de flore, qui deviendra la « collection Heude », démarra dès l’arrivée de celui-ci, le 9 janvier 1868. Quelques collectes avaient été faites de manière isolée dans le voisinage de certaines missions, notamment des serpents, des mollusques et des poissons. Mais le père Heude n’eut de cesse de structurer et complémenter tous les échantillonnages. Pendant les 8 mois qui suivirent son arrivée ainsi que pendant les 6 premiers mois de l’année suivante, Pierre Heude sillonna le Jiangsu, l’Anhui et le Zhejiang afin de s’approvisionner en plantes et en oiseaux et multiplier les observations géologiques.

Le 10 Août 1872, le Musée fut officiellement crée par décret de Mgr Languillat, supérieur de la Mission du Kiang-nan et la direction en fut tout naturellement donnée au père Heude. Nanti de cette mission officielle, celui-ci se lança alors dans une campagne d’exploration dans le bassin du Yang Tsé, en remontant jusqu’au Hubei et à la frontière du Shanxi. Les greniers s’emplirent alors de spécimens de poissons, de coquillages, de tortues, ainsi que de mammifères, d’oiseaux, de serpents et de plantes. Il n’en oublia pas Paris où il envoya de belles collections d’horticulture et de malacologie. Le 18 novembre 1874, il fut d’ailleurs nommé correspondant du Muséum d’histoire naturelle.

Dès février 1879, furent envoyées de Paris les sommes nécessaires à l’aménagement des locaux dans l’enceinte de la mission de Zi KaWei, dont les travaux furent terminés 4 ans plus tard. Pierre Heude sortit sa première publication en 1877 et après avoir publié un ouvrage sur les mollusques, il s’attaqua résolument aux mammifères. Il fit alors un long périple qui l’amena des Indes Néerlandaises au Japon, en passant par l’Indochine, le Cambodge, et les Philippines. Il y laissa ses forces et s’éteignit le 3 janvier 1902 en n’ayant pas formé de successeur, et à côté de trésors que lui seul aurait pu faire valoir...
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Le père Pierre Courtois lui succéda. Au début, il tâtonna parmi ces collections si riches et si variées, mais il s’attela avec acharnement à la botanique, qui fut la principale étude de sa vie scientifique. Le père Courtois ne fit pas d’exploration aussi lointaine que son prédécesseur, mais il s’aventura là où celui-ci n’avait pu aller, dans les zones plus montagneuses de la région. Dès 1906, il partait en expédition chaque année de mars à juillet, complétant ainsi la collection du musée et passant le reste de l’année à répertorier et classer les échantillons ainsi qu’à préparer les publications. Le 21 septembre 1928, le père Courtois contractera un mal incurable et s’éteindra en laissant à la Mission une collection de réputation internationale.

En 1931, la décision fut prise de construire un bâtiment dédié aux collections dans l’enceinte de l’Université Aurore. En 1933, le bâtiment fut baptisé « Musée Heude ». Au rez-de-chaussée se trouvait une exposition permanente exhibant insectes, reptiles, oiseaux, plantes ligneuses et herbacées, roches et minéraux. Aux étages, fut présentée la collection des poissons, des reptiles et des mammifères, ainsi que la bibliothèque scientifique. Le 1er juin 1935, une section « Curios » vit le jour, rassemblant les antiquités chinoises récoltées par la Mission au fil des années, dons des missions religieuses essaimées dans le pays. Le bâtiment abritant le Musée Heude existe toujours aujourd’hui. Il est un très beau témoignage Art Déco de Shanghai et peut être admiré au 227 Chongqing lu.

JPEGLes collections

Les Mammifères
La collection comprenait des peaux, des crânes et parfois même des squelettes entiers de tous les mammifères d’Extrême-Orient, de Sumatra au Japon, de la Nouvelle Guinée jusqu’au lac Baikal. Des rhinocéros, des éléphants, des baleines, en passant par des cervidés, des sangliers, des buffles, des carnivores, et des cheiroptères (chauves-souris). Parmi tout cela, des spécimens rarissimes comme le cerf de Shomburck (Laos) ou le Bubalus de Mindanao….

Les Oiseaux
Une collection complète de l’avifaune du Kiang-nan, assortie de spécimens d’autres régions de Chine grâce à la contribution des missions de l’intérieur.

Les Reptiles
350 spécimens de 30 espèces différentes avec quelques raretés ne se trouvant qu’à quelques endroits dans le monde.

Les Mollusques
Une collection unique de mollusques de la vallée du Yang Tsé, du Yunnan à Shanghai.

Les Insectes
Hyménoptères, Névroptères, Lépidoptères,…. un inventaire à la Prévert d’insectes de Chine et d’Extrème-Orient, dont l’intérêt était manifeste pour l’agriculture locale.

La Botanique
Des dizaines de milliers d’herbiers, représentant des milliers d’espèces : c’était certainement le fleuron de la collection.
En outre, le musée Heude renfermait de belles collections de poissons et de batraciens.

Le Musée des antiquités chinoises
En 1929 fut ajouté au musée un département antiquités chinoises, collection nourrie par des années de récolte d’objets anciens découverts par les missionnaires de Zi Ka Wei ou envoyés par les missions de l’intérieur. La collection comprenait plus de 3500 pièces dont l’origine s’étalait de la période Chang (1766-1401 avant J.C) jusqu’au XXème :
- des bronzes (brûle-parfums, cloches, tambours, statuaires, réchauds, chandeliers, gongs,….)
- des jades et de pierres dures (vases, sceaux, pierres sonores, palettes à encre,…..)
- des tabatières, globules et colliers
- des poteries
- des terres cuites

Les collections Heude ont été disséminées parmi les différentes universités et la collection des antiquités a été intégrée dans celle du Musée de Shanghai. Les plus belles pièces peuvent y être admirées aujourd’hui.

La collection Heude était donc, après l’Université Aurore, le second joyau légué par les Jésuites à Changhai. Le troisième joyau, l’Hôpital Sainte Marie, fera l’objet d’un article ultérieur. Pour l’heure, nous reviendrons sur des questions plus terre à terre, à savoir le développement de l’activité commerciale en ce début de siècle…

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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