La RSE plébiscitée par les pays émergents (malgré ses ambiguïtés), par Michel DOUCIN [中文]

La responsabilité sociale des entreprises (RSE) est l’objet d’un intérêt international croissant mais ce concept est loin d’être compris de façon universelle. En Chine, la RSE fait l’objet de directives gouvernementales s’adressant aux entreprises publiques et aux entreprises exportatrices aux fins de réaliser une « Société d’Harmonie ».

Dans les pays industrialisés, c’est une nouvelle façon de piloter la stratégie des entreprises en anticipant les évolutions des consommateurs, actionnaires et ONG afin de réduire les risques de campagnes de dénigrement, et finalement, pour maximiser les profits à terme… Bien qu’il ne semble donc pas que l’on parle de la même chose, toutes ces interprétations ont un tronc commun, chaque branche correspondant à des divergences nationales dues à des contextes sociaux, économiques et politiques différents.

Résumé d’un article paru dans « Réalités Industrielles » de mai 2011

La responsabilité sociale des entreprises (RSE) est l’objet d’un intérêt international croissant, attesté par les adhésions nombreuses au Pacte Mondial des Nations Unis (lancé en 1999), l’adoption à la quasi-unanimité de la norme ISO 26000 (septembre 2010) ou le lancement par adoption unanime des Principes directeurs pour les droits de l’Homme et les entreprises du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies.

Néanmoins, le concept est loin d’être compris de façon universelle. En Chine, la RSE fait l’objet de directives gouvernementales s’adressant aux entreprises publiques et aux entreprises exportatrices aux fins de réaliser une « Société d’Harmonie ».
En Inde, les autorités encouragent la RSE pour contenir des menaces de révoltes populaires, dont la globalisation, amplificatrice des inégalités sociales, est porteuse.
Dans les pays industrialisés, c’est une nouvelle façon de piloter la stratégie des entreprises en anticipant les évolutions des consommateurs, actionnaires et ONG afin de réduire les risques de campagnes de dénigrement, et finalement, pour maximiser les profits à terme…
Bien qu’il ne semble donc pas que l’on parle de la même chose, toutes ces interprétations ont un tronc commun, chaque branche correspondant à des divergences nationales dues à des contextes sociaux, économiques et politiques différents.

La première formulation théorique de la RSE est due, en 1953, à l’économiste protestant américain Howard R. Bowen qui préconisait que les entreprises prennent également leurs décisions en fonction de préoccupations sociales. Une autre filiation est la tradition dite paternaliste, héritière du catholicisme social du pape Léon XIII (Rerum Novarum 1891). Elle reste présente dans de nombreux pays d’Europe et s’est exprimée aussi dans d’autres cultures, comme en Inde avec la vision sociale de Jamsetji Tata (1895).

Dans les années 1970-80 se produit une véritable reconstruction de la RSE, alors qu’apparaissent des acteurs économiques échappant au contrôle des Etats du fait de leur poids économique et leur nature transnationale. Parallèlement se produit la financiarisation de l’économie et la séparation entre propriété et gestion. La RSE explique qu’une « vision sociétale » ne peut se limiter au rendement actionnarial. La théorie des stakeholders (Edward Freeman, 1984) insiste sur la prise en compte de l’« attente de la société » par le dialogue.

Une conception utilitariste qui voit la RSE s’impose alors comme une méthode de gestion des risques sociaux : la négociation avec les stakeholders permet à l’entreprise d’obtenir un « permis social d’opérer ». En Chine, les Principes directeurs pour les entreprises publiques (promulgués en 2010 par l’Etat) retiennent ainsi, parmi huit principes méthodologiques, celui « d’améliorer la capacité de réaliser des profits durables en privilégiant des processus décisionnels scientifiques et démocratiques. » La RSE doit conduire au respect de la loi et construire des filets de protection sociale qui atténueront les tensions suscitées par les inégalités.

Enfin, la RSE pose la question de la place de l’Etat. Peut-on se passer d’un encadrement de la RSE par les pouvoirs publics ? La réponse fermement hostile des penseurs de la RSE a été, tout au long du XXe siècle, que les forces du marché disposaient de capacités régulatrices suffisantes. Les crises économiques récentes ont assis l’idée que les Etats n’étaient pas illégitimes dans ce rôle, y compris dans le domaine de la RSE. A cela s’ajoute la reconnaissance d’une demande croissante de vérification des informations données par les entreprises sur leurs comportements sociaux et environnementaux, dans l’intérêt même des actionnaires. Des normes sur la gouvernance des entreprises publiques et privées sont, en conséquence, apparues à l’instigation d’Etats dans de nombreux pays.

Le grand succès du concept, pourtant flou, de RSE, est dû, finalement, au vide institutionnel laissé par la disparition des régimes d’économie dirigée, à l’explosion des sociétés civiles organisées et au retour général de l’intervention de l’Etat avec l’abandon du « consensus de Washington ». Les entreprises sont en conséquence invitées à profiter pleinement des nouveaux horizons ouverts par la globalisation des marchés, tout en prenant garde de ne pas en abuser car de nouvelles forces sociales exercent une vigilance sur elles. D’autre part, tous les Etats sont à la recherche d’une nouvelle gouvernance qui permettrait de contrebalancer les effets potentiellement pervers d’un marché auquel ils ne voient pas d’alternative. Une bonne utilisation de la RSE leur apparaît susceptible d’aboutir à des compromis acceptables. De là découle l’apparition d’un nouveau (et dernier) rameau de la RSE, l’approche par le « bas de la pyramide », qui assigne aux entreprises, aux côtés des pouvoirs publics, une responsabilité dans la lutte contre la pauvreté.

L’apparition des règles internationales se fait dans ce contexte, et ce mouvement est en plein essor, construisant une soft law qui devient une sorte de coutume internationale contraignante pour un nombre croissant des entreprises.

Dernière modification : 20/03/2012

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