Gazette de Changhai - 5 : Les malheurs de la Concession continuent : le deuxième assaut des Taiping

Les Petits couteaux, émanation du mouvement des Taiping, avaient donc été boutés hors de la vieille ville chinoise en 1855.
La rébellion Taiping était cependant toujours active et en 1856, les troupes rebelles comptaient un million d’hommes. Quatre ans plus tard, le chiffre était passé à plus de deux millions...

JPEGLa presque totalité d’entre eux venaient des couches défavorisées, ce qui a fait dire à certains qu’il s’agissait de l’armée populaire du XIXème siècle…. D’une bande de va-nu-pieds, les Taiping s’étaient progressivement équipés. Ils portaient tous les cheveux longs, étaient coiffés d’un turban rouge et étaient armés de lances ou de mousquets récupérés chez les impériaux ou vendus par des commerçants étrangers peu scrupuleux.

Face à eux, l’armée impériale, forte de deux à trois millions d’hommes, dont l’équipement et la puissance de feu étaient supérieurs mais dont la discipline, la bravoure et la détermination faisaient souvent défaut.
Dès 1860, les troupes Taiping avancent vers l’Est et menacent la région de Shanghai. Les réfugiés affluent par milliers : officiels, marchands, paysans, toutes classes confondues viennent se mettre sous la protection des canonnières étrangères.
Chaque espace habitable est occupé, chaque rivière, chaque canal est encombré d’embarcations diverses.
La population chinoise des concessions s’accroît de plusieurs centaines de milliers en quelques mois : le coût de la vie augmente et le prix du terrain s’envole : un acre qui valait 74 dollars se vend alors à 12.000 dollars !

Le 20 Août 1860, l’armée Taiping avance jusqu’aux portes de Shanghai. Ils se retournent vers les concessions et essuient aussitôt une pluie de mitraille envoyée par les canonnières « Nimrod » et « Pioneer » sous le commandement de l’amiral anglais Hope, secondé par une compagnie de volontaires menée par un aventurier américain, Frederic Townsend Ward.

Ward était ce genre d’aventurier comme on en rencontre peu dans l’histoire. Né à Salem, Massachusetts en 1831, il perdra son père jeune et travailla très vite dans la marine marchande puis vira dans la flibusterie. Il sera engagé dans plusieurs armées de mercenaires et se battra au Mexique et en Crimée.
En 1860, il arrive à Shanghai et joint l’équipe du « Confucius », un vapeur affrété par des officiels mandchous, financé par les banquiers de Ningbo, équipé par des mercenaires américains et dont la tâche était de chasser les pirates…
Son expérience, sa vaillance au combat et son intégration avec les chinois, furent remarquées par les autorités des concessions qui le nommèrent chef du Corps des forces de défense étrangères naissant (Foreign Arms Corps), chargé de contenir l’avance des Taiping.
La présence à Shanghai d’anciens marins, de déserteurs et autres renégats des marines anglaise et américaine, permit la formation rapide de ce corps armé. Autorités chinoises et étrangères voyaient ainsi un moyen pratique de ne pas s’impliquer officiellement tout en assurant la défense de la ville.
C’est donc, au départ, une armée polyglotte de 100 étrangers qui se battra contre les forces Taiping. Elle eut à essuyer plusieurs défaites au début mais la peur des populations locales poussera progressivement les autorités impériales à la soutenir, la financer et à l’armer. Dès janvier 1862, Ward put ainsi aligner une armée de mille hommes dont le commandement était assuré par des étrangers. En opérant depuis un quartier général sis à Sung- Chiang (Songjiang), Ward mit en déroute des dizaines de milliers de Taiping et son armée fut officiellement appelée « L’armée toujours victorieuse » (Ever Victorious Army) et Ward fut décoré mandarin de 3ème rang, honneur suprême pour un « barbare ».
En septembre 1862, l’armée comptera plus de 5000 hommes et au siège de Tz’u-chi (Cixi), près de Ningbo, Ward fut mortellement blessé et mourra le 22 du même mois.
Le fameux Charles Georges Gordon lui succéda : il mena l’Ever Victorious Army à la victoire et se distingua plusieurs années plus tard au siège de Khartoum, au Soudan.
Gordon défit les Taiping à Soochow (Souzhou) en décembre 1863, puis à Changchou en mai 1864, sonnant le glas des rebelles qui furent finalement vaincus en juin 1864 par les troupes impériales lors du siège de Nankin.

Et les Français ?

C’est un Français, Albert Le Brethon de Caligny, qui fut co-fondateur de l’armée toujours victorieuse et se sont les forces navales françaises qui assurèrent un soutien à celle-ci. Leur commandant, l’amiral Auguste Protet, y perdra d’ailleurs la vie en 1862. C’est enfin Adrien Tardif de Moidrey qui créa le Corps Franco-chinois du Kiang-sou, corps d’artilleurs chinois bien entraînés qui épaulèrent brillamment les troupes de Ward.

C’est à la suite de ces deux révoltes Taiping et leurs cortèges de malheurs que le Consul général de France décidera de se doter d’une force publique qui verra le jour dès 1862.

Prochain article : aiguillonnée par des années de troubles, la concession française va s’organiser...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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