Gazette de Changhai - 28 : Le trafic de l’opium

D’un régime aux abois et d’un vent réformateur, insufflé par les jeunes bourgeois éduqués revenant du Japon ou des Etats-Unis, va naître une ultime tentative du régime impérial d‘éradiquer un cancer de la société chinoise… et de menacer les fondements mêmes de la création des ports ouverts par les Occidentaux : la répression contre l’opium.

La troisième décennie du XXème siècle montrera que ce sursaut n’avait été qu’un coup d’épée dans l’eau, mais l’intentions des leaders de cette chine morcelée était bien de mettre un terme aux dégâts de la « fée brune ».

Un trafic très rentable pour tout le monde

Le trafic de l’opium avait commencé bien avant l’ouverture des ports en 1842, mais l’implantation des Anglais en Chine avait fait exploser ce commerce lucratif. A l’origine, l’opium était destiné à constituer une monnaie d’échange contre le thé, la soie et les cotonnades. Son commerce à partir des ports ouverts fut pour les grands Taipans occidentaux du début, menés par les Juifs sépharades débarqués du Moyen- Orient, une source de profit non négligeable.

L’opium représentait jusqu’à la fin des années 1880, presque 50% des importations totales de Chine, soit près de 6.000 tonnes...

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Fumeuses d’opium

Afin de réduire le déficit commercial abyssal occasionné par ces importations, la Chine décida à cette époque de produire l’opium dans le pays. La zone idéale pour ce genre de culture était le Yunnan. La région était une des plus pauvres de Chine et les conditions climatiques et de relief permirent d’y implanter la culture du pavot à opium. En effet, la plante possède un rendement optimal lorsqu’elle est cultivée sur les hauts plateaux humides.

La culture et le commerce de l’opium représentèrent très vite une aubaine pour la province car l’Indochine française toute proche constituait un débouché idéal. Le commerce de l’opium avec l’Indochine fit l’objet d’une convention, la « convention de Constans », signée le 26 juin 1887. Les autorités françaises prélevaient en effet une taxe sur le commerce de l’opium, dont le produit alimentait les caisses de l’administration coloniale et représentera plus de 25% de leur budget quelques décennies plus tard.

Du côté chinois, l’opium était soumis au likin, ainsi qu’à une taxe d’exportation, représentant 40 Taels par picul (17 gr d’argent par kg). De plus, l’opium qui revenait en Chine était redevable d’une taxe de 80 Tael par picul (37 gr d’argent par kg), comme tout opium importé d’ailleurs.

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Préparation d’opium en Inde

La France et la Chine retiraient donc de ce commerce de gros avantages. En 1901, les deux pays envisagèrent même d’optimiser ce courant d’échanges et la Chine visa à en faire un monopole d’Etat, ce qui lui aurait rapporté à l’époque quelque 80 millions de francs par an. Mais le projet échoua, par intervention directe des anglais qui virent d’un très mauvais œil l’intervention d’autres intérêts dans un commerce dont les fruits étaient principalement récoltés par ses nationaux.

Le changement de politique

Les étudiants chinois revenus de l’étranger, et notamment du Japon où le commerce de l’opium était totalement prohibé, voyaient d’un œil de plus en plus critique l’avilissement de la population chinoise d’un commerce par ailleurs principalement aux mains des étrangers. L’éveil des idées nouvelles de ce début de siècle s’accompagna donc d’une réaction très forte qui s’étendit jusque dans les sphères du pouvoir.

Cédant aux pressions et voyant aussi un moyen de faire trembler les fondements du commerce des étrangers en Chine, l’impératrice douairière Tseu Hi (Cixi) fit paraître un édit le 21 novembre 1906 visant à réduire le commerce de l’opium et le proscrire dans un délai de 10 ans. L’article 1 de cet édit obligeait les cultivateurs de pavot à réduire progressivement leur production jusqu’à l’arrêter totalement en 1917. Les articles 2 à 5 en réglementaient strictement la vente et la consommation. L’article 9 interdisait à tous les fonctionnaires de fumer de l’opium.

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Pipes de fumeurs d’opium confisquées

Le gouvernement anglais, sous une pression déjà montante de différents ordres religieux protestants, accepta de réduire les exportations d’opium des Indes d’un dixième chaque année et ce, à dater de 1908. Afin d’impliquer également les autres nations, une conférence fut organisée à Changhai en février 1909 à l’initiative des Etats-Unis. La conférence fut présidée par l’évêque américain Charles Henry Brent et un appel vibrant à toutes les nations fut fait afin qu’elles interdisent à terme l’exportation d’opium vers la Chine, celle-ci s’engageant elle-même à en réduire la culture sur son sol.

Dès 1907, les autorités chinoises avaient d’ailleurs fait fermer les fumeries de la vieille ville de Changhai. Le 20 mars 1908, à la demande pressante de ces mêmes autorités, le conseil municipal de la Concession internationale vota la réduction d’un quart de l’octroi des licences chaque année. Le 31 décembre 1909, toutes les fumeries furent fermées sur le territoire de la Concession internationale.

Du coté français, on désirait garder une certaine marge de manœuvre car la disparition des revenus liés à l’opium allait grever le budget de l’Indochine de manière très significative. D’autre part, cela allait également mettre en péril le commerce naissant de biens de consommation entre le Yunnan et l’Indochine et potentiellement plomber les comptes d’exploitation du chemin de fer que la France construisait entre Hanoi et Yunnanfu (Kunmin).

Les autorités du Yunnan montrèrent également peu d’enthousiasme à suivre les prescriptions de l’édit impérial.

Ces conflits d’intérêts contribuèrent à ce que, dès la révolution de 1911, non seulement la culture mais également le commerce de l’opium reprennent de plus belle et deviennent même le « nerf de la guerre »...

Une société qui tente de changer les choses, une dynastie aux abois, des intérêts locaux divergents... autant d’ingrédients qui vont petit à petit alimenter la discorde et faire naître les premières mutineries, prémices de la première révolution chinoise. C’est ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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