Gazette de Changhai - 27 : Les détonateurs d’une révolte

La défaite des Russes devant les Japonais à Port Arthur a eu un impact psychologique important sur les Chinois car une puissance montante asiatique avait pour la première fois battu une super-puissance occidentale.

Des escarmouches au tribunal mixte, des problèmes de contrôle des routes externes aux concessions et des demandes pressantes d’agrandissement de la part des deux conseils municipaux ont agi comme les détonateurs d’une révolte qui grondait, alimentée par les étudiants chinois rentrés du Japon.

Une réforme qui suscite des revendications

En 1905, la réforme de l’Etat, supprimant notamment le système mandarinal et ses examens officiels, fut finalement concédée par l’impératrice douairière Tseu hi (Cixi), 7 ans après celle des 100 jours lancée par l‘empereur Kwang Hsu, qui avait été écrasée dans l’œuf.

La bourgeoisie chinoise montante fondit dans la brèche qu’avait ouverte le gouvernement impérial et se lança dans la création d’établissements d’enseignement. A Changhai, c’est la Société générale d’éducation du Jiangsu, fondée la même année et présidée par Zhang Jian, un lettré-entrepreneur, qui mena le mouvement. Furent crées des établissements d’enseignement général, des instituts techniques, des écoles normales. En parallèle, des maisons d’édition et une presse d’opinion se développèrent.

En outre, les notables envoyèrent leurs enfants étudier à l’étranger, principalement au Japon – étoile montante de l’Asie - et aux Etats-Unis. Au retour de ceux-ci naquit progressivement le sentiment que la modernisation de la Chine devait non seulement s’accélérer mais aussi revêtir un caractère plus « national ».

JPEG - 27.1 ko
Notable chinois

Les étudiants revenaient du Japon plein d’admiration pour ce pays en développement accéléré et se demandaient bien légitimement quand la Chine allait se lancer dans une initiative semblable. La défaite de la Russie face au Japon était pour eux la preuve qu’il était possible pour une nation asiatique de s’affranchir de la suprématie des puissances occidentales. Ils en avaient d’ailleurs eut un témoignage vivant puisque deux bateaux russes, l’« Askhold » et le « Grozovoi » s’étaient réfugiés à Changhai où ils avaient été désarmés.

A l’été de cette année, les Américains décidèrent de restreindre l’afflux de travailleurs chinois sur leur territoire. Des milliers d’entre eux avaient émigrés dans les années précédentes pour y construire le chemin de fer Est-Ouest et ces opportunités de travail avaient été plutôt bien prisées. Un mouvement de protestation se développa en Chine, qui se manifesta par une campagne de boycott des produits américains. Ce boycott affecta tous les ports ouverts, mais principalement Canton et Changhai. A Changhai, l’initiative en revint à un marchand originaire du Fujian, Zeng Shaoqing (1848 – 1908) et le boycott fut bien sûr appuyé par les étudiants des « sociétés d’éducation » nouvellement crées. Ce boycott fit cependant long feu car les marchands dont les cotonnades achetées en contrats long terme se trouvaient ostracisées et bloquées dans les entrepôts, eurent vite fait d’en tempérer l’ardeur….

Des escarmouches au tribunal mixte

Les tribunaux mixtes étaient - comme nous l’avions décrit dans un article précédant - une institution destinée à juger les cas de litiges entres Chinois et étrangers. Ils étaient présidés par un représentant du Taotai de Changhai, ainsi qu’un juge européen nommé par les Conseils municipaux des deux concessions. Le gouffre séparant la conception chinoise de la justice de celle des Occidentaux était tellement profond que l’objectif principal des tribunaux mixtes était d’arriver à un compromis entre les plaignants. Le système, quoique imparfait, fonctionnait depuis plus de 40 ans.

Cependant, au fur et à mesure que se développait en Chine un système juridique plus ou moins cohérent et fiable, la légitimité de ce genre de structure commençait à être contestée par les intellectuels chinois.

Un premier témoignage de ce ressentiment fut mis à jour à l’occasion d’un procès qui se déroula le 8 décembre 1905. La veuve d’un notable du Sichuan fut condamnée pour avoir kidnappé 15 jeunes filles en vue de les entraîner à la prostitution. Dès le jugement prononcé, la coupable fut appréhendée par un policier délégué par le Shanghai Municipal Council (SMC), ceci avec le dessein de l’emmener à la geôle municipale du poste de police de Louza. Les conditions d’insalubrité des cellules de la cour et l’absence de cellules pour femmes justifiaient en effet aux yeux de la Municipalité un tel transfert. Le magistrat chinois, soutenu par la foule qui se trouvait en dehors de la cour, ne l’entendit cependant pas de cette oreille et s’opposa à ce transfert en faisant bloquer le fourgon cellulaire. S’en suivit une intervention musclée de la police pour libérer le véhicule. A la suite de cet incident, la Guilde des marchands de Canton introduisit une plainte auprès de la municipalité et les esprits s’échauffèrent. Une menace de grève fut suivie par une émeute et la foule s’attaqua au poste de police de Louza. La police avait reçu instruction de ne pas utiliser ses armes et le poste fut incendié. Ensuite la foule se dirigea vers le siège du SMC et l’émeute se transforma en vraie mutinerie. La police intervint alors avec le soutien d’un peloton de l’infanterie coloniale anglaise : 7 Chinois furent tués, mais le calme revint.

Ces événements furent suivis d’une série de réclamations provenant de la magistrature et de la municipalité chinoise de Shanghai. Ce qui provoquait l’ire des Chinois était essentiellement la présence de la police municipale dans les locaux de la cour, témoignage irréfutable d’interventionnisme étranger dans le déroulement de la justice…..

Un autre sujet de tension : les « routes extérieures »

Comme nous avions vu précédemment, les deux concessions s’étaient agrandies 6 ans auparavant. Cependant l’implantation des étrangers débordait déjà les limites fixées et les autorités municipales pensaient à un autre agrandissement.
Les étrangers qui se trouvaient en dehors de la juridiction des concessions, voulaient évidemment profiter des mêmes services qui leur étaient octroyés par ailleurs, à savoir des routes d’accès, l’adduction d’eau et d’électricité.

Les deux municipalités construisirent alors des routes, appelées « routes extérieures » et sur lesquelles elles désiraient avoir un minimum de contrôle afin d’en assurer la maintenance. Les Land Regulations de 1898 octroyaient le droit aux municipalités de construire ces routes ainsi d’ailleurs que d’acquérir des terrains afin d’y aménager exclusivement des parcs et des jardins.
Depuis 1884 et les troubles qui avaient explosés lors du conflit entre la France et la Chine, les municipalités avaient pris la décision d’envoyer des patrouilles de reconnaissance et d’entretien, au grand dam des autorités chinoises qui voyaient évidemment une intrusion dans leur territoire. Ceci provoqua de nombreuses escarmouches entre les Sikhs de la police municipale et les patrouilles de la police chinoise, ainsi d’ailleurs que de nombreuses protestations…

L’année 1905 se termina donc dans une grande nervosité de part et d’autre des frontières des 2 concessions.

Les frictions entre étrangers et Chinois se prolongeront à Changhai pendant toute la période précédant la révolution de 1911. Mais c’est du Sud que viendra l’âme de celle-ci et c’est à l’Ouest qu’elle éclatera. C’est ce que nous verrons dans notre prochain article.

JPEG - 52.7 ko
Revues revolutionnaires d’avant 1911
Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

Haut de page