Gazette de Changhai - 26 : Les banques

L’activité économique qui fleurit en ce début de vingtième siècle doit aussi son essor aux relais que sont les banquiers, garants indispensables des échanges commerciaux.

Malgré la présence des grandes banques anglaises installées dès la moitié du dix-neuvième et un courant d’affaires bien inférieur, les établissements français ont pu se tailler une place honorable. Un précurseur, le Comptoir d’escompte de Paris, et deux grandes banques, la Banque russo-chinoise et la Banque de l’Indochine, se développent en Chine, soutenus par le monde politique et diplomatique soucieux d’assurer une présence française dans cet espace dominé par nos voisins d’outre Manche.

Un précurseur dynamique mais dont les activités cesseront avant 1900.

Dès le début de leur présence en Chine, les Anglais avaient pressenti qu’un relais de la place financière de Londres assurerait un soutien important à leurs activités commerciales. La Hong Kong & Shanghai Bank fut lancée dès 1865 à Hong Kong et sa puissance découlera de cette prédominance des marchands et armateurs du Royaume-Uni dans les grands ports chinois, bien plus robustes que leurs concurrents japonais, allemands ou français. Elle fut elle-même accompagnée par des consœurs robustes, telle la Chartered Bank of India, Australia, China (créée en 1853), l’Eastern Bank (créée en 1905), ainsi que la Chartered Mercantile Bank of India, London & China et enfin l’Oriental Bank. En 1913 la communauté bancaire britannique mobilise à elle seule plus de 32 agences en Asie du Sud-Est et 25 en Extrême-Orient.

La première implantation bancaire française en Chine date de 1860. Le Comptoir d’escompte de Paris fut en effet la seule banque vraiment dotée d’une stratégie asiatique et qui déploya des agences de la Méditerranée à l’océan Indien, jusqu’en Chine et en Australie, en accompagnant le négoce dans ses mouvements de lettres de change et ses demandes de crédit.

L’agence de Shanghai fut créée la même année, en complément d’une « chaîne » de comptoirs bancaires établie le long des escales marchandes et maritimes. Mais, après avoir été affaiblie par son krach et surtout après avoir recentré sur l’Australie et la Méditerranée égyptienne et tunisienne ses activités d’outre-mer directes, la banque se retira des affaires asiatiques en 1889. Les agences qu’elle avait ouvertes en 1886 à Tientsin et Fou Tchéou furent fermées et ses agences de Shanghai et Hankéou furent cédées à la Banque russo-chinoise.

La Banque russo-chinoise (plsu tard Banque russo-asiatique)

La Banque russo-chinoise doit sa création à deux hommes : le Conte Sergius Witte, Ministre des Finances de Russie à la fin du dix-neuvième, qui a été un des artisans de l’expansion russe en Chine du nord, et le Ministre de France à Pékin, Auguste Gérard, qui a été la cheville ouvrière de la présence française dans le domaine bancaire en Chine.
C’est le traité de Shimonoseki du 17 Avril 1895 qui sonna la naissance de cette initiative. La Chine avait en effet contracté une dette vis-à-vis du Japon et il fallait lui assurer un prêt.

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Banque Russo-Chinoise

La banque fut crée en octobre 1895 à Saint-Pétersbourg et ses parts divisées entre les Russes et des intérêts français dominés par la banque d’affaires de Paris et des Pays-Bas (Paribas). Dès le début, la domination des Russes fut évidente, au grand dam d’Auguste Gérard. En effet, outre le prêt à la Chine, les Russes eurent comme objectif principal de développer une zone d’influence le long des chemins de fer sibériens et mandchouriens, au financement initial desquels ils participeront. La Russie était d’autre part fort désireuse de se doter de relais en Chine centrale pour le financement des échanges Nord-Sud, surtout pour l’importation du thé qui transitait par Hankow (Wuhan) et Chefoo (Yantai).

Les accords secrets entre la Russie et la Chine pour le développement du chemin de fer furent également un vecteur important de son développement et malgré la présence de l’ingénieur français Hivonnait à sa direction et dont la tâche était de favoriser l’achat de matériel ferroviaire français, les retombées économiques pour la France furent relativement maigres.

La banque ouvrit sa succursale de Shanghai le 12 mars 1898 et s’installa 3 ans après sur le Bund (15, Zhongshan lu).

La défaite de Port Arthur de 1905 sonna le premier glas de la Banque russo-chinoise. Celle-ci fut rebaptisée Banque russo-asiatique en 1910 et ses activités furent pratiquement confinées à l’extrême Nord de la Chine. Bien plus tard, après la révolution bolchevique de 1917 et sa nationalisation, les intérêts de la banque en Extrême-Orient furent repris par la Banque de New York.

La Banque de l’Indochine

La Banque de l’Indochine en 1875 fut la première institution bancaire véritablement spécialiste de l’Asie. Le Comptoir d’escompte de Paris lui transmit d’ailleurs son fonds de commerce en Indochine. En fait, le conseil d’administration de la Banque de l’Indochine rechigna à gaspiller ses fonds pour prospecter le marché chinois, qu’il jugeait hasardeux, peu rentable et surtout fortement concurrentiel puisque les intérêts britanniques y dominaient. Il fallut toute la pression du gouvernement français, soucieux de la pénétration des intérêts nationaux en Chine, pour que la banque, déjà présente à Hong Kong depuis le 1er juillet 1894, ouvrit une succursale à Shanghai le 5 juillet 1898 sur le Bund (29, Zhongshan lu).

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banque de l’Indochine

Apres le repli de la Banque russo-chinoise en Mandchourie, la Banque de l’Indochine devint alors la grande banque française en Chine. De Shanghai, la banque rayonna alors en Chine du Nord, avant de disposer d’agences à Pékin et à Tientsin, en 1907.

La succursale de Hong Kong fut le nœud d’échanges vital avec son implantation principale de Saigon : l’Indochine exportait en effet beaucoup de riz en Chine, en passant par le négoce de Hong Kong, ce qui procurait un premier flux d’affaires bancaires. La banque remboursait sur Hong Kong les énormes avances effectuées en Cochinchine et au Tonkin pour l’achat des récoltes et brassait ainsi de gros montants unitaires – d’où l’enjeu de disposer à Hong Kong d’une banque française puisque cela permettait d’éviter de recourir aux banquiers britanniques.

La succursale de Shanghai lui permit quant à elle de gérer les moyens de payement de ses clients français et chinois (change, liquidités, comptes chèques, etc.), d’assurer les dépôts ainsi que le service financier de la part française des emprunts d’Etat chinois effectués avant la Première Guerre mondiale, et enfin de gérer les ‘gros comptes’ : la Compagnie française des tramways & éclairage électrique de Shanghai, les sociétés immobilières, les grandes maisons de commerce tel l’important négociant en gros français Olivier, les commissionnaires, etc...

La Banque de l’Indochine fédéra en Asie les intérêts de l’ensemble de la communauté bancaire française, surtout quand le Crédit Lyonnais et la Société Générale rejoignirent son capital à la fin du dix-neuvième siècle.

La Banque de l’Indochine a donc eu une nature de ‘banque consortiale’, de représentante de l’ensemble de la communauté bancaire française présente à son capital.

Nous reviendrons sur le développement de l’activité des banques…... Pour l’heure, nous nous pencherons sur le caractère de sanctuaire que représentait Changhai pour les intellectuels chinois qui en quelques années firent de celle-ci le berceau des révolutions.

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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