Gazette de Changhai - 19 : Une révolte de palais ratée rencontre les aspirations de la France

"La tête de K’ang fut mise à prix à 100.000 Taels, mais celui-ci parvint à s’échapper vers Shanghai en embarquant de nuit à Tientsin sur le vapeur anglais Chung King."

La Chine avait subi une défaite, et pourtant, il y avait eu à la cour de Chine quelques années auparavant, une tentative de révolte qui avait été écrasée dans l’œuf et à laquelle participa un érudit chinois qui fut à l’origine de la plus belle réalisation française dans le domaine de l’éducation : l’Université Aurore.

La révolte des cents jours

JPEGL’impératrice douairière Tseu Hi (Cixi) tenait l’empereur Tsai Tien d’une main de fer mais lui laissait cependant l‘initiative de se renseigner sur les moyens de développer une armée moderne et une administration plus efficace. L’empereur autorisa que tous les rapports traitant de la question lui furent directement adressés. K’ang Yeou-wei, un jeune rédacteur du ministère des travaux publics, se fit remarquer par un rapport explosif sur l’inefficacité du système de mandarinat, sur la nécessité de supprimer tous les emplois inutiles, et de réformer entièrement l’instruction publique afin d’y faire entrer les sciences modernes et l’histoire du monde.

L’empereur fut séduit par ses idées et dès juin 1898 K’ang et ses amis furent convoqués au palais à de nombreuses reprises. Durant 100 jours, se suivirent une série d’édits impériaux bouleversant l’ordre établi, révoquant les vice-rois, libéralisant la presse et créant un corps d’armée instruit à l’européenne. L’impératrice douairière laissa faire malgré les protestations qui fusaient de tous cotés, et ce jusqu’au jour où le vice-roi du Petchili vint la voir pour lui montrer un ordre impérial lui commandant de se suicider. De plus, il lui apportait le témoignage qu’un sort similaire semblait lui être réservé.

Il n’en fallut pas plus à Tseu-hi pour réunir en secret une force armée de 10.000 hommes, menée par le général Tong Fou-siang, lui étant tout dévoué. L’armée entoura la ville et désarma la garde du palais. Tseu-hi présida elle-même à la saisie de l’empereur qui fut isolé dans un pavillon situé sur l’île du Nan Hai et dont le pont d’accès fut détruit.

Tous les réformateurs furent arrêtés et immédiatement exécutés et les reformes abrogées, à l’exception de la fin des examens mandarinaux dont l’abolition définitive se concrétisera 7 ans plus tard.

La tête de K’ang fut mise à prix à 100.000 Taels, mais celui-ci parvint à s’échapper vers Shanghai en embarquant de nuit à Tientsin sur le vapeur anglais Chung King. Tseu-hi fit poursuivre le navire par un torpilleur avec instruction de l’arraisonner. Les anglais envoyèrent l’aviso Erk pour le protéger et K’ang arriva sain et sauf à Shanghai d’où il s’embarqua pour le Japon,via Hong Kong.

Joseph Ma, ou l’étincelle qui déclencha la création de l’Université Aurore

Depuis le tout début de la concession française, de nombreuses JPEGinitiatives avaient vu le jour pour tenter de créer à Changhai un enseignement supérieur venant compléter la structure éducative mise en place par les jésuites à Zi Ka Wei.

Dès 1855, le consul Edan avait proposé de former, au coté du collège Saint Ignace crée en 1847, une « Ecole d’interprètes » ou seraient enseignées aussi bien les lettres chinoises que les sciences modernes. Le projet fut repris 3 ans plus tard par le baron Gros et supporté par le Supérieur de la mission jésuite du Kiang-Nan, Monseigneur Lemaître. Ces propositions ne rencontrèrent malheureusement pas l’enthousiasme du gouvernement français.

En 1860, le général Cousin-Montauban proposa la création d’un « Centre scientifique » à Pékin, établissement de niveau universitaire et qui devait être confié aux jésuites. Pékin étant alors aux mains des Lazaristes, il eut fallu une décision de la Propagande, débat dans lequel le gouvernement refusa de s’aventurer...

Pendant que s’échafaudaient ces beaux projets, se créèrent à Changhai l’école Saint Francois Xavier et l’école franco-chinoise où le français était enseigné.
En juin 1898 enfin, Monseigneur Garnier, vicaire apostolique de Pékin, recevait l’ordre de Paris d’étudier le projet de création d’un institut supérieur à Pékin. En juillet 1898, Liang Ki Tchao, un des promoteurs de la réforme à Pékin proposa à Monseigneur Garnier d’autoriser Joseph Ma (Ma Xiangbo), lettré chrétien distingué, de créer un « Collège de traducteurs ».

Joseph Ma était né en 1840 dans une famille catholique du Jiangsu et fut un des premiers élèves de Saint Ignace où il resta 7 ans. Il fut ordonné prêtre en 1872, mais abandonna 2 ans plus tard le froc ecclésiastique pour se lancer dans la politique et les affaires. Il était donc « perdu » pour la Compagnie, mais le sort en décida autrement. Sa femme et son fils furent tués dans un accident et Joseph Ma, terriblement affecté, chercha refuge chez ses anciens maîtres et regagna l’ordre en 1896 en tant que laïc.

Joseph Ma était employé de l’orphelinat de Tou Tsé Wé quand lui parvint l’offre de créer ce collège de traducteurs. Il accepta volontiers la tâche avec cependant la condition qu’il fut installé à Changhai.

Après la réforme des 100 jours, Liang Ki Tchao tomba en disgrâce et le Ministère chinois de l’instruction publique fit savoir, par l’intermédiaire du consulat de France à Changhai que le projet était abandonné.
La déception fut grande, aussi bien pour Joseph Ma que pour les jésuites et les autorités françaises, d’autant plus que s’étaient créés pas loin de Zi-Ka-Wei, deux institutions anglophones : l’Université Saint John, fondée par les méthodistes épiscopaliens américains en 1879, et le collège polytechnique Nan-yang subventionné par plusieurs ministères chinois en 1896.

Au début de 1903, quatre professeurs du collège de Nan-yang, mécontents de l’organisation de l’enseignement qui y était prodigué, proposèrent à Joseph Ma d’ouvrir une école en y associant les pères jésuites, et lui promirent de recruter des étudiants. Joseph Ma en informa immédiatement les Supérieurs de la Mission et malgré le manque de moyens, décision fut prise de participer à cette initiative.C’est ainsi que le 27 Février 1903 cette école fut officiellement inaugurée en prenant le nom d’Aurore (Zhen dan Daxue), symbole du renouveau politique à venir.

Démarre alors une formidable aventure qui fut une des plus belles réalisations de la France en Chine dans le domaine de l’éducation,
et dont nous suivrons les premiers pas dans les articles suivants...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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