Gazette de Changhai - 17 : Un régime aux abois fomente la révolte…

Nous avons vu dans l’article précédent comment des défaites successives avaient mis à mal l’autorité impériale en l’obligeant à céder sur tous les fronts et signer des traités humiliants avec les « diables d’étrangers ». Mais l’impératrice douairière Ts’eu Hsi (CiXi) était loin de s’avouer vaincue et c‘est en soutenant discrètement une société secrète xénophobe qu’elle assouvira sa vengeance…

Les Boxeurs

JPEGLes sociétés secrètes existaient en Chine depuis plusieurs siècles, et avaient comme but premier de protéger et aider des communautés unies par leurs origines, leurs activités ou leurs intérêts. Elles étaient toutes rattachées à la société des « Triades ». Une de ces ramifications en était la société des « Vieux frères » (Ko-loa-houei) et du « Grand couteau » (Ta-tao-houei). Cette dernière fut le berceau d’une association dénommée « I-ho-kiuên », ce qui signifiait aussi bien « Poings de l’harmonie » que « Lutteurs pour la justice et la concorde ». Sa devise « officielle » était rien de moins que « protéger la dynastie et exterminer les étrangers ». Ses membres se livraient à des exercices
physiques sous forme de lutte et de boxe, d’où son nom : « le mouvement des Boxeurs ».

C’est dans la province du Shandong que le mouvement de révolte des Boxeurs naquit en réaction à une mauvaise administration, aux dégâts occasionnés par commerce de l’opium et à l’occupation de la baie de Kiao-Tchéou (Jiaozhou) par les allemands.
Malgré plusieurs interventions de l’armée impériale, le mouvement s’étendit dans les provinces du Nord, multipliant les persécutions et les massacres de chrétiens.
Le massacre du père Henri Chanés en octobre 1898, et surtout celui du père S.M. Brooke un an après, alarmeront les puissances occidentales qui multiplièrent les notes de protestation auprès du Tsung-Li Yamen – le ministère des affaires étrangères.
A la cour, une faction importante des princes et conseillers de l’impératrice douairière, menée par le prince Tuan, était plutôt favorable à cette révolte et ignora les demandes des étrangers d’en punir les responsables.

Les événements du Nord

JPEGLes événements qui conduiront au siège du quartier des légations et de l’église du Pé Tang à Pekin sont connus : en voici brièvement les principales étapes :
Mai 1900 : des affiches son placardées dans tout Pékin exhortant à tuer les étrangers, et la gare de Paoting, au sud de Pékin, est attaquée et incendiée.
Juin 1900 : les étrangers font monter 356 hommes à la capitale pour protéger les
légations, et les communications entre Pékin et Tientsin sont coupées. Une colonne de plus de 1800 Anglais, Allemands, Russes, Japonais, Américains, Français et Italiens tentent de remonter de Tientsin vers Pékin mais doivent rebrousser chemin. Le 11, le consul du Japon Sougiyama est assassiné alors qu’il se rendait à la gare de Pékin. Le 13, les Boxeurs commencent le massacre systématique des chrétiens dans la région de Pékin, l’incendie de l’église de l’Est, du Sud ainsi que des missions anglaise et américaine. Le 20, le consul allemand von Ketteler est massacré en allant au Tsung-li Yamen.

La situation à Changhai

Dès la mi-juin, le prince Tuan avait de fait le contrôle des décisions à la cour de Pékin et les édits qu’il fit publier émanaient de lui. Heureusement il y avait à la cour un homme raisonnable, Jounglou, membre respecté du Grand Conseil, qui prit en secret l’initiative d’écrire aux gouverneurs généraux des provinces d’ignorer désormais les consignes de Pékin, celles-ci émanant d’un seul homme. Joung-lu avait mesuré le danger à soutenir la révolte, car il en prévoyait son échec et le prélude à plus de concessions face à la réaction prévisible des puissances occidentales.
Au fur et à mesure que parvenaient à Changhai les nouvelles alarmantes du Nord, la défense des concessions s’organisa. Une ligne de défense fut bâtie sur Defence Creek (Frontier road/Boulevard de Montigny – Tibet road aujourd’hui) et des patrouilles furent organisées en dehors de ce périmètre. Par la suite, l’amiral Seymour fit envoyer d’Hong Kong un support de 3000 sikhs et la France un contingent de 100 marins, épaulés par 250 supplétifs annamites. Cette démonstration de force fut de nature à consolider l’impression des vice-rois et gouverneurs des provinces qu‘il fallait à tout prix éviter de se mesurer à eux et confiner les opérations militaires dans le Nord.

Mi-juillet, le comte Li Houng-tchang, vétéran de la politique et stationné à Canton, fut nommé haut commissaire du Nord de la Chine. Cet homme expérimenté et clairvoyant débarqua à Shanghai le 16 afin de parlementer avec le corps consulaire. Des nouvelles alarmantes avaient cependant été reçues par télégraphe et faisaient état du massacre de tous les étrangers à Pékin - fausse nouvelle qui fut publiée d’ailleurs dans les journaux européens et qui fut à l’origine de l’envoi du corps expéditionnaire commandé par le comte allemand von Waldersee.
Les consuls signifièrent à Li Houng-tchang que les négociations devaient se faire avec les ministres à Pékin et qu’à défaut de les y trouver vivants, les relations devaient alors s’opérer directement avec les gouvernements concernés. Ils s’engagèrent cependant à s’abstenir de tout acte d’hostilité tant que les gouverneurs généraux réussiraient à protéger la vie et les biens des étrangers.

Li Houng-tchang eut une grande influence sur les membres du Grand Conseil et fut certainement l’artisan d’une certaine retenue qui contribua à sauver les quelques 1000 étrangers et plus de 5000 chinois retranchés à Pékin dans les légations et au Pé Tang.

Dans le Nord, la prise des forts de Takou, la libération de Tientsin et celle des légations et du Pé Tang vont sonner le premier glas de l’empire. Nous en verrons les détails et les effets à Changhai dans notre prochain article.

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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