Gazette de Changhai - 14 : L’organisation de la société chinoise dans les concessions

Ainsi que nous l’avions vu, les Européens s’organisaient entre eux pour rendre la vie supportable dans le Changhai decette deuxième moitié du XIXème siècle. Voyons aujourd’hui comment s’est structurée la société chinoise dans ce creuset
multiculturel...

Une communauté cosmopolite à l’image de celle des Européens

En cette fin de siècle, la population chinoise de la concession française représente environ 100.000 individus, alors que la ville chinoise et la concession internationale en abritent chacune près d’un demi-million. Aux marchands aventuriers du Guangdong et du Fujian ont succédé des vagues de réfugiés du Zhejiang, de l’Anhui et du Jiangsu.

Les immigrés de chaque région ont tendance à se regrouper par zone d’origine, formant ainsi des quartiers entiers où le dialecte, la cuisine, les cultes et les rituels sont spécifiques. Cette différenciation culturelle s’accompagne très vite d’une répartition des activités professionnelles. C’est ainsi que naissent dans les deux concessions des quartiers aux vocations commerciales différentes, créant un « patchwork » de compétences mais également un obstacle à la naissance d’une identité shanghaïenne.

Les activités bancaires sont l’apanage des gens du Zhejiang et plus particulièrement des immigrés de Ningbo. Le commerce de la soie reste dans les mains des gens du Guangdong et du Fujian. Les charpentiers et les tisserands viennent du nord du Jiangsu et de l’Anhui. Au bas de l’échelle, on trouve les gens du Subei (sud du Jiangsu) qui sont vidangeurs ou tireurs de rickshaws.

JPEG Les solidarités régionales se structurent autour d’amicales (les huigan) dont la tâche principale est de construire des temples dédiés aux divinités régionales et d’assurer un support philanthropique au travers de l’aide aux nécessiteux et de la construction d’écoles et de dispensaires. Très vite, les guildes professionnelles (les gongsuo) s’allient aux amicales pour former un tissu cohérent et solidaire.

Une ségrégation sociale qui naît au sein de chaque communauté

Dans chaque communauté se tisse progressivement une organisation sociale à l’image de toute société constituée : des riches marchands qui forment la « gentry » aux petits métiers ou à la classe naissante des ouvriers qui restent majoritaires. La classe dominante est formée de notables et grands négociants ayant évolué dans l’entourage des Taipans étrangers et qui se sont recyclés dans des commerces plus licites. Ils forment une classe de « lettrés fonctionnaires/marchands » (shengshang), leur intégration dans la bonne société se faisant sur des critères de valeurs marchandes plutôt que confucéennes et mandarinales. A partir des années 1860, les rejoignent des propriétaires terriens, des lettrés réputés et des mandarins retraités qui sont venus se réfugier à Shanghai lors de l’invasion des Taipings : ceux-ci ont l’expérience de l’administration, le zèle confucéen et le respect des traditions.

Vers la fin du siècle se crée une ébauche de « classe moyenne » rassemblant les employés, petits fonctionnaires, maîtres d’école et autres diplômés sans travail.

Enfin, il y a le « petit peuple », formé des marchands ambulants, des petits métiers, des coolies, des tireurs de rickshaw, des ouvriers, etc.

Les petits métiers de Changhai, un inventaire à la Prévert

JPEGLa grande majorité du peuple se livre à de petits métiers, dans une échoppe minuscule ou un étal dans la rue, provoquant bruits et encombrements le jour et la nuit. Ils sont dresseurs de merles, nettoyeurs d’oreilles, arracheurs de chicots, tueurs de rats, cireurs de chaussures, changeurs de piastres, trancheurs de pastèques, épointeurs de cure-dents, bonimenteurs pour demoiselles, réparateurs de toutes sortes, marchands de toutes choses, guérisseurs de tous maux… Mêlés à eux, des voleurs à la tire, des estropiés, des colporteurs, des mendiants, des enfants affamés, bref une fourmilière de petits gens dont la foule grouillante remplit les rues des concessions...


Et pour accommoder cette foule de plus en plus nombreuse la concession
dut encore s’agrandir, tâche à laquelle les autorités consulaires s’attelèrent d’arrache- pied...

Charles Lagrange

Crédit photo : "Shanghai au temps des concessions" de Jean Malval, Editions Casterman.

Dernière modification : 05/08/2014

Haut de page