Gazette de Changhai - 13 : La vie des étrangers à Shanghai

Après avoir évoqué les événements politiques, la vie économique et la vie publique de la concession française pendant son premier quart de siècle, voyons aujourd’hui comment se déroulait la vie de tous les jours pour ces Européens du bout du monde…

Des conditions de logement et de transport difficiles

Dans les premières années de la concession, tous les étrangers, tant les agents des grandes maisons de commerce que les particuliers s’étant lancés dans l’aventure, ont partagé des conditions de logement fort inconfortables.
Les premiers arrivés logeaient dans des maisons chinoises de bois et de torchis, aux fenêtres petites et peu nombreuses, sans cheminée, le tout construit sur un terrain marécageux, mou et inondable.
On construisit ensuite des demeures carrées à un étage, avec une véranda courant tout autour du bâtiment, dans le même style que celles de Macao.
Très souvent les bureaux occupaient le rez-de-chaussée, le mess et les chambres étant au second. La parcelle était entourée d’un mur et dans l’enceinte de celui-ci se trouvaient des bâtiments annexes servant d’entrepôts ou de hangars. Les maisons privées apparaîtront dès les années 1870, mais conserveront souvent la même structure.

Le transport se faisait à pied ou en voiture tirée par des chevaux, dans les rues dont le pavement se fera petit à petit au gré des budgets de la municipalité…
En 1873, débarqua du Japon un certain Ménard, qui proposa une idée originale : établir un “service de petites voitures à bras pour le trafic des passagers » … le rickshaw faisait son entrée en Chine. Le conseil municipal accordera des concessions d’exploitation aux propriétaires de rickshaws et en tirera profit grâce aux taxes prélevées. Le service des rickshaws se développera de manière considérable au fil des années : les revenus des taxes passeront de 40.250 Taels en 1902/1903 à 267.966 en 1926.

Une vie sociale balbutiante

JPEGLa vie sociale est organisée petit à petit, souffrant durant les premières années de l’absence de femmes expatriées. Dans la concession française, la femme et les filles de M.Montigny furent jusqu’en 1860 les seules femmes étrangères vivant sur place.
Le premier mariage y fut célébré en 1865.
Le nombre de femmes occidentales augmenta très lentement dans les deux concessions : quelques unes en 1870, 276 en 1880, pour atteindre 3000 au tournant du siècle.
La vie sociale s’organisait autour des clubs : les Anglais créèrent le Shanghai Club en 1864 avec ses locaux sur le Bund à l’emplacement de l’immeuble de 1910 que l’on peut encore admirer aujourd’hui (2, Zhongshan road).

Les Irlandais créèrent la Société de Saint Patrick tandis que leurs confrères écossais celle de Saint André, organisatrice des premiers bals de Shanghai, les "Caledonian balls" dont le premier verra le jour en 1870.
Les Allemands créèrent le Cercle Concordia et construisirent un édifice « Kolossal » dont nous reparlerons et qui se situait à la place de la Banque de Chine (23, Zhongshan road).

JPEG Au début, les activités sportives se limitaient aux courses de brouettes le long du Bund, mais très vite apparaîtront le tennis, le cricket puis le golf.
Dès 1861 sera créé le premier champ de course de chevaux sur une trentaine d’hectares. Au début, il était situé à l’ouest de Frontier road (le Tibet road d’aujourd’hui) dans la concession anglaise. Il sera déplacé sur l’em- placement actuel de People Square en 1870 et 20 ans plus tard y sera construit le bâtiment du Race Club qui existe toujours aujourd’hui (Museum of Modern Arts, 325, Nanjing lu).

La vie culturelle s’organisa autour des troupes théâtrales d’amateurs et notamment celle de « l’Amateur Dramatic Club », créée en 1867 et qui se produisait au Lyceum Theatre, baraquement en bois situé près du Bund, derrière le consulat britannique et dont l’incendie amènera finalement la troupe à se produire dans le bâtiment actuel qui fut construit bien plus tard, en 1931, au 57 de la route Cardinal Mercier (Maoming lu).

Des groupes littéraires et philosophiques se créeront autour de la North China Branch de la Royal Asiatic Society, institution dotée d’une librairie de milliers d’ouvrages en chinois et en anglais et que fréquentera assidûment Henri Cordier, grand historien de la Chine.
Les Allemands quant à eux furent les précurseurs des sociétés philharmoniques.

Et les Français ?

Sous l’égide de Monsieur Buissonnet, négociant en soies et ex-président du conseil municipal, se créa une Société Dramatique dont la première représentation date de 1872.
Ce n’est que vingt ans plus tard que naîtra le fameux Cercle Sportif Français dont les bâtiments modestes furent construits au nord du parc Koukaza (Fuxing park, au 47, Nanchang lu) agrandis et rénovés à de nombreuses reprises avant de laisser place au Collège Français - toujours debout - et de déménager dans le bâtiment construit par Veysseyre et Léonard
en 1926 sur la route Cardinal Mercier que l’on peut toujours admirer aujourd’hui (58, Maoming lu).
Voilà donc comment s’organisait petit à petit la vie sociale de ce microcosme shanghaien, prélude à une débauche d’activités qui se multiplieront au fil des années pour forger ce qui fera sa réputation du Paris de l’Orient…

Et les Chinois dans tout cela ? Nous verrons comment dans cet océan d’opportunités navigueront ceux qui après tout formèrent le gros de la population shanghaienne, et comment dans ce tissu social frayèrent ceux d’entre eux qui tiraient les marrons du feu.

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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