Gazette de Changhai - 11 : Les Compradores, de l’intermédiaire indispensable à l’homme d’affaire avisé

La rivalité des Hongs et des Guildes

Les grandes maisons de commerce étrangères (les « Hongs »), dont nous avons parlé dans le dernier numéro, étaient pour la plupart nées à Hong Kong et avaient progressivement déplacé le centre de leurs activités vers le Nord. Leurs directeurs disposaient d’une grande autonomie en raison de la lenteur des communications avec les sièges établis en Europe ou aux Etats-Unis.

Ils ont alors développé, en marge de leur activité habituelle d’import/export, d’autres opérations menées pour leur propre compte. Cette diversification s’opérait sur le territoire contrôlé par les Guildes chinoises, groupements de commerçants d’une même région et/ou d’un même secteur d’activité. Les premières guildes étaient Cantonaises, et ont été suivies, au fil du développement de la ville, par celles du Guangdong central, du Zhejiang - dont faisait partie la guilde de Ningbo - du Jiangsu et de l’Anhui.

Afin de lutter contre la contrebande et l’évasion fiscale, les autorités investirent les guildes du pouvoir de prélever le « Likin », taxe commerciale frappant le transport des marchandises à l’intérieur du pays. Le système devint très vite un fermage monopolistique dans chaque secteur de spécialisation des guildes et ce ne sera qu’à la fin du XIXème siècle, sous la pression des Japonais et des Allemands, que les réseaux de solidarité géographique, familiale et professionnelle perdront de leur puissance.

D’un coté donc les Guildes contrôlaient les circuits commerciaux entre Shanghai et l’intérieur, et de l’autre les Hongs étrangères contrôlaient l’import-export, avec des velléités de se diversifier.

De l’importance d’un intermédiaire

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A coté des conflits d’intérêts, les Hongs et les Guildes avaient cependant d’étroites coopérations, dont le ciment fut le fait des « compradores », une caste d’intermédiaires composée à l’origine de simple commis ou d’intendants chargés des approvisionnements mais qui deviendront vite des associés de première importance.

Les compradores, originaires de Macao puis de Canton, assuraient les transactions financières du Hong. Ils garantissaient l’honnêteté du personnel chinois placé sous leurs ordres ainsi que celle des partenaires locaux, négociaient avec les banques locales, géraient la trésorerie, vérifiaient les taux de change, la qualité des marchandises, bref ils étaient l’interface pluridisciplinaire entre les étrangers et les Chinois.

Toute transaction reposait sur la parole et il était donc important d’engager des compradores de grande réputation et de notoriété. C’est ainsi parmi les marchands influents que se recrutaient les meilleurs d’entre eux. Les ompradores avaient donc un statut ambigu car ils occupaient à la fois la position de salarié pour un Hong et celle d’intermédiaire payé à la commission et de marchand agissant pour leur propre compte.

Ce statut aura deux conséquences importantes :
La première est l’apparition de frais additionnels et de conflits d’intérêts ponctuels, qui ramènent le taux de profit des capitalistes étrangers à des niveaux à peine supérieurs à ceux d‘Europe. Ceci ayant comme effet collatéral de tempérer l’enthousiasme des investisseurs potentiels et ce, malgré une période qui vit l’intensification des mouvements du capital international.
La seconde est le développement d’une caste de marchands de plus en plus familiers avec les pratiques commerciales étrangères et qui seront le ferment des futures générations d’industriels et de grands mercantis chinois.

L’évolution vers le capitalisme moderne

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Petit à petit les compradores prennent des participations dans les sociétés étrangères et des entreprises mixtes se développent, constituant par là-même le creuset de transfert de technologie, tant pour la production que la gestion.

L’exemption de Likin dont bénéficiaient les sociétés étrangères depuis le traité de Nankin, va s’étendre aux sociétés mixtes, puis aux actionnaires et donc aux compradores eux-mêmes. A tel point d’ailleurs que Robert Hart, super-intendant des Douanes Chinoises, en dénoncera les abus dès 1876. Les compradores vont donc pouvoir contourner l’emprise des guildes et le système des laissez-passer délivrés par les sociétés étrangères à leurs partenaires va précipiter la fin de cette emprise dès 1890.

Enfin, les étrangers iront jusqu’à offrir à leurs obligés l’exterritorialité, voire même la citoyenneté, afin de les soustraire aux pressions de l’administration impériale.

Ces mesures de protection, couplées à l’enregistrement des sociétés par action auprès des tribunaux consulaires et l’introduction du principe de la « responsabilité limitée » seront de nature à pousser les Chinois à développer leurs investissements dans les concessions.

C’est ainsi qu’a pris son essor, à la fin du XIXème siècle, s’organisant face aux contraintes, aux monopoles et aux exactions diverses, un capitalisme chinois qui verra son apogée dès le début de la première guerre mondiale.

De corporatiste, avec comme fondement la confiance mais comme effet pervers les abus liés aux monopoles, le système évoluera lentement vers un tissu de relations commerciales structurées, supportées par un système légal fiable, le tout avec l’appui logistique et financier des étrangers.

On peut donc dire que les compradores ont été sans conteste les géniteurs de l’économie chinoise moderne.

La mixité avait aussi ses failles et ses ratés. Nous verrons dans un prochain article comment les litiges étaient réglés à travers le système des « tribunaux mixtes »...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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