Gazette de Changhai - 10 : Là où malgré les troubles et les discordes, les affaires prospèrent...

Le soutien des autorités consulaires

Nous avons vu dans l’article précédent comment les intérêts des uns et des autres se trouvaient quelquefois antagonistes et l’effet que cela pouvait avoir sur l’harmonie des relations avec les autorités de tutelle. Du coté de la Concession Internationale, l’harmonisation des intérêts économiques avec les objectifs diplomatiques posait moins de problèmes. Pendant toutes les premières années, les consuls des Etats-Unis furent les représentants des grandes maisons de commerce américaines installées en Chine, comme les maisons Heard, Olyphant et Russell. Ce n’est que vers la fin du XIXème siècle, à la suite de la faillite de nombreuses d’entre elles que des diplomates chevronnés seront mis en poste à Changhai et la politique oscillera plutôt vers la défense des valeurs culturelles. Les consuls britanniques étaient quant à eux particulièrement actifs dans la défense de leurs commerçants, et ce malgré des divergences occasionnelles entre la politique du Foreign Office et celle des marchands expatriés. Ils ont par exemple soutenu la création d’une équipe européenne pour présider aux destinées des Douanes Impériales chinoises et la nomination de Robert Hart comme directeur général.

Du côté français, bien que le niveau de soutien eut à pâlir devant celui des autorités anglo-saxonnes, il n’a cependant jamais réellement affecté le développement du commerce de manière significative.

Hotel des colonies - JPEG

Les pionniers

Dans les premières années, seuls quelques commerçants français sont installés à Changhai. Le premier d’entre eux fut Dominique Rémi, horloger de profession, mais dont l’activité principale fut de vendre des vins, des tissus et tous les produits nécessaires à ravitailler les bateaux français. Il se lancera également dans l’achat des soies. Six ans plus tard, il sera rejoint par d’autres « soyeux » venant de la Drôme et du Bordelais comme les maisons Chartron, Brisson et Cie, Eymond et Henry, ainsi que la société Ulysse Pila qui sera active à Changhai jusqu’en 1950 !
Autour d’eux, des commerçants, des hôteliers, des horlogers-bijoutiers, des diamantaires, des cuisiniers, et de nombreux cherche-fortune…

C’est en 1863 que viendra s’installer sur le Bund la première agence d’une grande société française : les Messageries Maritimes. Cette entreprise, créée en 1798 pour acheminer le courrier en France d’abord, puis en Europe et, vers le milieu du XIXème, dans les colonies françaises, arrivera en Chine en 1860 lors de l’intervention des troupes françaises dans le Nord.
La tâche première des commis des Messageries Maritimes sera de trouver des passagers et du fret pour les navires faisant relâche à Changhai. Pendant des décennies la compagnie exportera vers la région Lyonnaise les précieuses soieries qui en ont fait la gloire.
Pour les passagers, les trajets vers Changhai passaient par Saigon où il fallait changer de bateau. Dès 1’ouverture du canal de Suez en 1869, le trajet Marseille-Changhai se fera en direct et ce, en moins de 5 semaines.

En 1875 apparaîtra à Changhai la grande Compagnie Olivier dont le but premier était d’acheter de la paille à chapeaux. La société deviendra d’ailleurs le leader mondial du canotier, mais elle se diversifiera très vite dans le commerce du thé, le traitement des peaux , la distribution de produits français importés et l’immobilier.

Les grandes banques
Premier immeuble de la HKSB - JPEG
Le développement des échanges extérieurs a amené très vite le développement du crédit. Aux banques traditionnelles chinoises (les qianzuang), se sont très vite ajoutées les banques étrangères, surtout pour tout ce qui touchait au financement des transactions internationales, aux opérations de change et aux assurances.

Dès 1858 s’installe la Chartered Bank of India, Australia & China et en 1865 se crée la succursale de ce qui allait devenir la plus grande banque d’Asie : la Hong Kong and Shanghai Bank. Ces banques assureront aux chinois aisés une extra-territorialité les protégeant de toute exaction possible des autorités impériales. Coincées entre les banques traditionnelles et la concurrence étrangère, les grandes banques chinoises n’apparaîtront que bien plus tard. La première d’entre elle, l’Imperial Bank of China naîtra en 1897, à l’initiative du mandarin Sheng Xuanhuai.

Le comptoir d'escompte - JPEG
Du côté français, le Comptoir d’Escompte de Paris - grande banque française - ouvrira une succursale dès 1850. La faillite du siège en 1889 provoquera la reprise de cette succursale par la Banque de l’Indochine, déjà présente en Inde, en Thailande et à Hong Kong et qui sera connue partout sous le vocable « the French bank ».

Cette banque sera en compétition avec la Banque Russo-chinoise, installée sur le Bund, et dont les capitaux étaient majoritairement français, et ce, jusqu’à la défaite des Russes face aux Japonais en 1905. Elle investira dans tous les grands projets industriels, notamment les chemins de fer, et elle émettra même ses propres billets au début du 20ème siècle. Elle aura ses bureaux sur le Bund, et y construira en 1914 un très bel immeuble que l’on peut encore voir aujourd’hui ( au 29 Zhongshan lu).

Le développement du crédit prendra également appui sur le marché foncier. Au fil des années, les propriétaires étrangers achèteront en effet des terrains pour y construire des immeubles locatifs. A côté des résidences patriciennes ou même à leur place, vont alors se dresser des rangées de maisons à un étage dont les alignements sont séparés par d’étroites allées : les « lilongs ».

Les flux et les reflux de réfugiés auront des effets importants sur la spéculation foncière et un terrain acheté 1000 taels le Mu en 1880 en vaudra plus de 13.000 vingt ans plus tard, tandis que les dividendes payés par les compagnies immobilières oscilleront entre 7 et 14%…

En bref donc une présence commerciale française discrète au début, mais dont les acteurs se multiplieront sans toutefois jamais atteindre le niveau de leurs consoeurs anglaises, américaines et japonaises.

Un commerce qui prospère mais qui le doit au fond aux intermédiaires indispensables : les Compradores... dont nous parlerons dans le prochain article.

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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