Gazette de Changhai - 54 : 1927, première année de la « Décennie de Nankin »

L’année 1927 et la prise de pouvoir du Kuomintang marqua le début d’une période euphorique en termes de développement industriel et commercial, au point d’inaugurer ce que d’aucun ont appelé l’âge d’or de Changhai. Les hommes d’affaire chinois récoltaient le fruit de leurs initiatives industrielles démarrées lors de la Grande Guerre. La Chambre de commerce, créée un quart de siècle auparavant, les représentait tous et ses dirigeants étaient issus des plus illustres familles de la place.

Une croissance exponentielle

La population de Changhai avait doublé entre 1910 et 1920, atteignant déjà le chiffre impressionnant de 2,5 millions d’habitants, dont un million dans la Concession française.

Cette ville bourgeonnante vit l’émergence d’une bourgeoisie aux revenus florissants, issus de la spéculation foncière et de l’activité industrielle démarrée pendant la première guerre mondiale, laquelle avait causé le tarissement des importations venant d’Europe.

La rue de Nankin, principale artère commerciale de Changhai - JPEGLa Concession internationale, en particulier, abritait la plupart des grandes maisons de commerce, les banques, les assurances, et les grands magasins. Certaines rues avaient gardé leurs traditions. Ainsi, la rue de Nankin était la principale artère commerciale, la rue de Jiujiang celle des établissements financiers, et la rue de Fuzhou abritait aussi bien les libraires que les maisons closes.

Au nord de Soochow creek (Suzhou river) et plus à l’est se situait le quartier industriel et la plupart des quais et des entrepôts. La Concession française avait quant à elle gardé son coté plutôt résidentiel, avec ses petits commerces et ses rues ombragées par les platanes venus de France.

Face à ses grandes sœurs, la municipalité chinoise faisait office de parent pauvre. C’est pourquoi les dirigeants municipaux s’engagèrent dès 1927 dans un plan d’aménagement urbain afin de créer une ville nouvelle au nord et à l’ouest des concessions. Trois ans plus tard, les grandes artères en étaient déjà percées et les premières constructions du « centre civique » apparaissaient sous la forme d’une mairie, d’une bibliothèque, d’un musée, d’un stade, etc.

Une bourgeoisie conquérante

Nous avions vu que l’interlocuteur principal des autorités et du Kuomintang était la Chambre de commerce de Changhai, contrôlée par les grands financiers, industriels et négociants de la place.

Créée en 1903, la Chambre rassemblait toutes les associations professionnelles et corps de métiers de la ville. Elle comptait 488 membres en 1928. De celle-ci dépendait aussi « l’association des contribuables chinois » dont la représentativité auprès des municipalités française et internationale avait été obtenue de haute lutte, respectivement en 1914 et en 1925.

Les guildes traditionnelles, (huiguan) héritières des associations régionales de commerçants de Canton, de Ningbo, du Shanxi, etc., rassemblaient les artisans et petits commerçants. Elles représentaient le quart des membres de la Chambre, dont elles constituaient surtout le lien principal avec la base des travailleurs.

La banque russo-asiatique, un des symboles de la bourgeoisie conquérante - JPEG

Les associations de métiers (gongsuo) représentaient également une force vive dont les actions revendicatrices mobilisaient énormément de sympathisants et pouvaient bloquer tout un secteur d’activité.

A coté de la Chambre de commerce, ont émergé dès le milieu des années vingt de nouvelles associations professionnelles issues de la modernisation du pays. Apparurent alors l’Association des experts-comptables, celles des architectes ou des médecins, ainsi que la toute puissante Association des avocats du barreau de Changhai.

Les élites dirigeantes de la Chambre de commerce, personnalités les plus influentes de cette ville en développement exponentiel, provenaient néanmoins généralement des grandes familles de négociants comme YU Xiaqing ou la famille Rong (Yung).

YU Xiaqing - JPEG YU Xiaqing était originaire de Ningbo. Arrivé à Changhai en 1881, il se fit compradore de la Banque russo-asiatique en 1807, puis de la Banque hollandaise de commerce. Très vite devenu un homme influent, il sera l’interlocuteur de la Municipalité française lors de la seconde affaire de la pagode de Ningbo en 1898. Dès 1909, il lança les premières compagnies chinoises de navigation maritime et diversifia ses investissements dans la banque et la finance.

Une autre famille illustre était la famille Rong (Yung), et surtout les frères RONG Zongjing (T.S.Yung) et RONG Desheng (T.K.Yung), surnommés respectivement “le Roi du textile” et “le Roi de la farine”. Ayant démarré leur carrière dans une filature à Wuxi, les Rong créèrent des minoteries à Changhai dès le début du siècle. En 1920, ils possédaient déjà onze moulins et quatre filatures de coton qui employaient quelque 12.000 ouvriers. A l’aube des années trente, ils possédaient 21 usines et s’étaient diversifiés dans la finance.

La villa Gao'An de la famille RONG - JPEG

Le quatrième fils de RONG Desheng, RONG Yiren, restera en Chine après la débâcle de 1949, sera nommé vice-premier et figurera parmi les pionniers à l’origine du développement fulgurant de la Chine à partir des années 1990.

Malgré l’enrichissement spectaculaire de certaines familles, la prise de pouvoir du Kuomintang eut rapidement des répercussions sur l’économie, dont le modèle fut peu à peu transformé en capitalisme d’Etat contrôlé par le Parti. C’est ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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