Gazette de Changhai - 34 : Changhai pendant la première guerre mondiale (2)

Alors que l’Europe était en guerre et que les exportations vers la Chine en souffraient, les entrepreneurs chinois s’engouffrèrent dans la brèche pour développer une industrie indigène et concourir à inverser le flux commercial.
En support à ce mouvement se développa un réseau bancaire chinois bâti sur le modèle occidental.

Un boom économique

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Avec cette activité bouillonnante et le développement d’une classe moyenne verra alors le jour une nouvelle génération de grands magasins mais aussi d’établissements de divertissement plaçant le modernisme de Changhai au rang de ses consœurs occidentales. Le développement de l’activité industrielle de Changhai amena progressivement un accroissement phénoménal des exportations. D’après les rapports des Douanes Maritimes chinoises, 1917 fut l’année où pour la première fois depuis 1883, les exportations chinoises dépassèrent les importations. La valeur totale de biens exportés doubla entre 1914 et 1919 et l’élan se poursuivit pendant la décennie suivante. En 1917, afin d’appuyer ces activités commerciales et industrielles et dans le but de sécuriser les transactions financières dans un pays où les luttes entre seigneurs de la guerre commençaient à menacer la circulation d’argent, les banquiers chinois se réunirent pour former la « Shanghai Bankers Association ».

Au départ, 8 banques joignirent l’association ; elles étaient 22 et 4 ans plus tard. Cette association fut créée à l’initiative de deux banquiers dynamiques, formés au Japon, Song Hanzhang et Zhang Jia’ao. L’association était essentiellement un centre de gestion des crédits géré à l’occidentale, qui non seulement assurait une supervision de ses membres, mais publiait même un journal d’information financière. Une des conséquences importantes de la création de cette association, fut la sécurisation du crédit et donc le déclin de l’influence des compradores, garants jusque là des créances clients des grandes maisons commerciales pour lesquelles ils officiaient. Il est à noter cependant que les compradores rebondirent sur la vague du développement industriel et commercial.

La création des grands magasins

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L’année 1917 verra également la création de grands magasins modernes comme le « Sincere » et son concurrent le « Wing On », construit juste en face, sur la rue de Nankin dans la Concession Internationale.
Le Wing On appartenait à la famille Kwok (Guo en mandarin), Cantonais ayant émigré à la fin du dix neuvième en Australie et y ayant fait fortune dans le commerce.

Le développement de Changhai et leur expérience australienne incitèrent les frères Guo à y créer un nouveau type de magasin qui se serait départi des petits commerces de détail. Ils négocièrent âprement avec Silas Hardoon, grand propriétaire foncier de la ville, un bail à long terme pour un terrain se trouvant en face du grand magasin Sincere. Ils durent signer pour un loyer de 50.000 Taëls d’argent sur 30 ans avec abandon du bâtiment à la fin du bail. Le magasin fut construit sur 5 étages et ouvert en septembre 1918. Au rez-de-chaussée, les cosmétiques, les conserves, les sucreries, les cigarettes, bref tout ce qui attirait le client pressé. Au premier, les vêtements, la laine, les soies et le satin. Au second, les montres, les bijoux, les instruments de musique. Au troisième, l’ameublement et les équipements de voyage. Aux étages supérieurs, les services et la restauration. Au début, le Wing On ne vendait que des articles importés : cosmétiques français, lainages anglais, verrerie tchécoslovaque et montres suisses. Par la suite, ils firent fabriquer localement sous leur marque et avec leur label de qualité : laques du Fujian, porcelaines de Jingdezhen, soieries du Zhejiang...

Les actions de la société Wing On étaient détenues par la famille ou les proches des Guo. L’encadrement du personnel était également principalement composé de Cantonais. Par contre, la gestion du tout était un mélange subtil de modernisme comme l’entraide sociale et les loisirs organisés, et de paternalisme autoritaire.

Une soif de divertissements

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Cette modernité naissante s’accompagna du développement d’une classe moyenne de Chinois qui, bien évidemment, bouillait d’envie de se distraire, à l’instar des étrangers qu’ils avaient vu à l’œuvre depuis longtemps.
En 1917 s’ouvrira à l’angle de Bubbling Well (Nanjing xi lu) et Tibet road, le « New World ». Cet établissement de jeux et d’attractions diverses fut un succès dès sa création, à tel point qu’une annexe fut construite de l’autre coté de la rue et reliée par le premier souterrain construit à Changhai.

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La même année s’ouvrit à l’angle du boulevard de Montigny (Tibet road) et de l’avenue Edouard VII (Yanan lu) le « Grand Monde », qui deviendra en moins de 10 ans le plus grand centre d’amusement d’Asie.
Le Grand Monde était à la fois un tripot et un centre de jeux, mais la construction en 1924 de l’immeuble de 6 étages, qui existe toujours aujourd’hui, le verra se transformer en véritable centre commercial et de spectacles qui répartissait sur plus de 6000 m² les distractions et les plaisirs dont la moralité n’était pas loin d’en faire un lieu de débauche par excellence.



Ce bouillonnement d’activités et de loisirs commençait cependant à creuser un fossé entre les nantis et les autres. La fin de la guerre et l‘interventionnisme des voisins nippons seront le prélude à des années agitées. C’est ce que nous verrons dans un prochain article…

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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