Gazette de Changhai - 45 : Les notables de la Concession

La Concession française a toujours été divisée entre plusieurs guildes puissantes, dont la plus renommée était celle de Ningbo. Un groupe d’hommes d’affaires francophiles et catholiques se détacha de ces guildes, qui apporta très vite un soutien indéfectible aux autorités françaises. Dès le début des années 20, ce soutien devint vital dans une cité ou ne vivaient qu’un millier de Français, parmi 7.000 étrangers et 300.000 Chinois.

Des relations difficiles entre le Conseil municipal et les guildes

En 1874, les autorités des deux concessions avaient réussi à faire transférer les cimetières qui parsemaient la zone située à l’ouest de leurs territoires. Ceci ne s’était pas opéré sans peine, une grande résistance étant notamment rencontrée de la part de la guilde de Ningbo, rassemblant tous les Chinois de la concession originaires du Zhejiang qui représentaient alors plus de la moitié de la population. Les incidents de 1874 et de 1898 lors des travaux de percement de la rue Ningbo, comme les tentatives de déplacement de leur cimetière, laissèrent au sein de la guilde un goût amer. Les négociations de 1898, en particulier, firent apparaitre des interlocuteurs promus par leurs activités d’agitateur et représentant une nouvelle génération de parvenus.

Plus tard, se détacha de la guilde un nouveau groupe d’influence davantage habitué à négocier avec les Français. Les figures de proue parmi ces nouveaux notables furent notamment Joseph Ma (Ma Xiangbo), fondateur des Universités Aurore et Fudan en 1903 et 1905, ainsi que son frère grammairien Ma Jianzhong. Peu à peu, apparut ainsi un nouvel establishment formé de commerçants et d’intellectuels chinois catholiques. Très vite, les autorités françaises virent dans cette classe émergente un soutien potentiel leur permettant de contrôler une cité dont la population allait atteindre 300.000 individus. Lors des négociations sur le dernier agrandissement de la concession en 1914, le Consul de France Gaston Kahn invita ainsi au Conseil municipal deux personnalités issues de ce milieu : Nicolas Tsu (Zhu Zhiyao) et Joseph Lo Pa-hong (Lu Baihong).

Des relations de choix pour le Conseil municipal

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Zhu Zhiyao (Nicolas TSU)

Nicolas Tsu, né en 1863, était issu d’une vieille famille catholique du Zhejiang qui avait tiré sa fortune de la pêche en haute mer avant de se reconvertir dans le cabotage maritime, la banque et l’immobilier. Les Tsu confiaient l’éducation de leurs enfants aux institutions catholiques. Nicolas, fidèle à la tradition familiale, fit ses études chez les jésuites et passa le premier niveau des concours mandarinaux. Un de ses frères, Simon (Zhu Kaimin) devint curé et en 1926, avec la première promotion d’évêques chinois, reçut la crosse de la main même de Pie XI. Son jeune frère Joseph (Zhu Ji-lin) travaillait avec lui et épousa Catherine Song, membre d’une des plus célèbres familles de Changhai.

Quant à Nicolas, suite à la ruine de son père, il devint compradore de la “Compagnie de navigation à vapeur des marchands chinois », et ceci grâce à Ma Jianzhong qui était intimement lié à son propriétaire. En 1905, il fonda la Compagnie chinoise de constructions mécaniques. En 1921, par le même réseau, il parvint à se faire engager comme compradore de la Banque d’Indochine. Nicolas fut donc choisi par les autorités municipales comme conseiller, mais il ne le resta que 4 ans car il fit faillite en 1918 et fut donc écarté. Nicolas Tsu mourut en 1953. Son fils Etienne fut un héros de l’aviation française pendant la première guerre mondiale.

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Joseph LO

Joseph Lo Pa-hong était né pour sa part en 1875 à Changhai, également issu d’une vieille famille catholique s’étant enrichie dans le commerce et la construction maritime. Il devint le secrétaire d’un avocat français et épousa en 1909 en deuxièmes noces Anne Tsu Sui Kou, riche héritière d’une famille catholique de Suzhou. En plus de la gestion des affaires familiales, il se consacra aux œuvres philanthropiques liées à l’action catholique dans les hôpitaux, écoles et collèges. Le père jésuite Masson lui dédia son ouvrage intitulé : « Un millionnaire chinois au service des gueux ». Joseph créa de belles institutions comme l’action catholique de Toung ka dou, l’hospice St Joseph du Pou Dou Yang, l’hôpital du Sacré Cœur, le dispensaire de Sungkiang (Songjiang), etc. Joseph Lo devint le Directeur de la Compagnie des tramways de Nantao, connue plus tard sous le nom de Compagnie électrique chinoise. Il créa aussi des entrepôts et la centrale électrique de Chapei (Zhabei).

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Joseph LO et Mgr Haouissée

Durant toute cette période, Joseph Lo Pa-hong sera le pilier des conseillers chinois du Conseil municipal. Il sera décoré de l’Ordre de Léopold de Belgique en 1926 et de la Légion d’Honneur en 1927. Il mourut un jour de décembre 1937, assassiné par le Kuomintang.

Joseph Lo avait dû frayer avec d’autres chinois influents de la Concession, mais qui étaient à mille lieux d’avoir la même probité. C’est le coté sombre de l’histoire de la Concession dont nous parlerons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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