Gazette de Changhai - 42 : Les conflits sociaux prennent de l’ampleur

Avec une prépondérance d’intérêts étrangers dans l’industrie chinoise, une caste de marchands soucieux de conserver leurs privilèges et l’absence d’une bourgeoisie susceptible de prendre le relais des paysans pour abolir le féodalisme, la Chine se confectionnait un tissu social bien fragile. L’apparition d’un mouvement paysan dans les provinces et la montée du syndicalisme dans les villes firent monter la tension sociale et le moindre incident pouvait faire éclater l’orage : c’est ce qui arriva le 30 Mai 1925.

Essor industriel en ville et féodalisme dans les campagnes

L’essor industriel en Chine pendant le début des années vingt fut exponentiel. De 42 filatures autour de Changhai en 1916, le chiffre passa à 120 en 1923. De 4 usines de cigarettes en 1915, le chiffre passa à 182 en 1927. Dès le début des années 1920, le capital étranger contrôlait 80% du transport maritime, possédait la moitié des navires, la moitié des filatures, et un tiers des chemins de fer. Les investissements étrangers doublèrent de 1902 à 1914, puis à nouveau pendant les 15 années qui suivirent, pour atteindre 3,3 milliards de dollars.

Avec ce développement exponentiel prospérait donc une classe de propriétaires, d’industriels et de commerçants chinois dont une partie des revenus se trouvait investie dans la terre. Ainsi, dans ces années d’après-guerre, 10 à 15% des propriétaires possédaient de 65 à 80% des terres. Les paysans accablés de dettes émigraient, allaient s’installer dans des terres nouvelles comme la Mandchourie ou allaient grossir les rangs du sous-prolétariat urbain.

En 1927, à coté des 11 millions d’artisans et d’ouvriers d’ateliers, le pays comptait déjà 1,5 millions d’ouvriers d’usine et 1,7 millions de mineurs, marins et cheminots. Avec la progression de cette classe ouvrière, et le nombre grandissant des agitateurs communistes, les mouvements sociaux et les manifestations se multiplièrent.
JPEG

Dès 1918, apparurent les premières grèves et manifestations ouvrières dans Changhai. Six ans plus tard, 1 million d’ouvriers étaient syndiqués. Deux ans après, ils étaient 3 millions et Changhai voyait 100.000 d’entre eux manifester dans les rues !

A Canton, le Kuomintang prenait peu à peu le contrôle de la situation en sécurisant le pays, dissolvant les milices de « volontaires-marchands » mises sur pied par les grands commerçants de la ville pour défendre leurs intérêts, et s’alliait avec les milices paysannes. Le premier mai 1925 y fut organisé le premier Congrès du Travail, réunissant 230 délégués - représentant 170.000 syndiqués – et 117 délégués des associations paysannes.

Le mouvement ouvrier s’organisait.

La pression monte et mène à l’incident

En février 1925, les ouvriers de plusieurs usines textiles japonaises à Changhai cessèrent le travail afin d’obtenir une augmentation des salaires. Un accord fut trouvé le 27 et mit fin à la grève. Juste après, la direction congédia les représentants des ouvriers, violant ainsi les clauses de l’accord. Les ouvriers se remirent en grève et un contremaitre japonais, en essayant de leur faire reprendre le travail de force, tua d’un coup de revolver l’un d’entre eux et en blessa grièvement 8 autres. Le contremaitre ne fut ni jugé, ni puni. N’ayant pas réussi à faire paraître leur courroux dans la presse, les étudiants descendirent dans la rue pour manifester. La manifestation fut interdite et les meneurs arrêtés.

D’autres étudiants se rassemblèrent pour faire libérer leurs camarades et marchèrent le long de la rue de Nankin en direction du poste de police de Louza.  - JPEG
La police fit barrage pour empêcher la foule d’accéder au poste et ordonna le dispersement. La foule se pressa cependant contre la porte du poste de police. Effrayé de voir ses troupes dépassées par les événements, l’inspecteur de police en charge, Everson, donna l’ordre de faire feu. Onze étudiants et passants furent tués, quelques dizaines grièvement blessés et quarante neuf étudiants furent arrêtés.

Cet événement provoqua un grand émoi à Changhai. Dès le lendemain, un ordre de grève générale fut lancé et le 1er juin, l’état de siège fut proclamé par les autorités de la Concession Internationale. Une période très troublée commençait pour la ville.

Caricature de la police municipale de Shanghai - JPEG

Le regrettable incident du poste de Louza va immédiatement prendre une dimension politique et sera un des points d’appuis d’un mouvement nationaliste qui visera à unifier le pays. Mais c’est ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

Haut de page