Gazette de Changhai - 38 : Changhai la Juive, Changhai la Russe

Si les conseillers du Komintern arrivaient à Changhai en 1921, d’autres Russes y étaient déjà installés depuis bien longtemps. En effet, des Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est et de Russie avaient débarqué à l’aube du siècle pour rejoindre leurs coreligionnaires sépharades installés à Changhai depuis la moitié du dix-neuvième siècle. D’autre part, des hommes d’affaire russes avaient suivi le développement du commerce du thé.

Le flot des Russes va s’accélérer avec la défaite de Port Arthur en 1905 et les pogroms de Juifs encouragés par l’empereur Nicolas II en Russie. D’autres migrations postérieures vont très vite faire des Russes la plus importante communauté étrangère de Changhai et sur laquelle nous consacrerons plusieurs articles.

JPEGUne communauté religieuse présente à Changhai dès le début

Dès l’ouverture de Changhai comme port de commerce, quelques grandes familles juives sépharades y avaient émigré, venant principalement de la vallée de l’Euphrate et des Indes. Il s’agissait de riches commerçants dont les activités s’étaient étendues en Extrême Orient : ils s’appelaient Sassoon, Kadoorie, Abraham, Gubbays, Toegs, Ezra, Nissim, Hardoon. Leurs activités étaient concentrées sur le commerce de l’opium, du thé, de la soie, de la laine et des cotons.

Au fil des années ces activités s’étaient étendues à la finance, à la banque, aux assurances, mais surtout à la promotion immobilière et la construction.

JPEGA côté des grandes familles, d’autres Juifs sépharades étaient arrivés et s’étaient lancés dans l’import-export, le commerce de détail ou le change. Cherchant à se loger à bon marché, ils s’installèrent dans le quartier de Honkou, au nord du Soochow Creek (Suzhou river).

Ils y construisirent deux synagogues, celle de Beth-El sur Beijing road en 1897 et celle de Shearith Israel sur Seymour road (Shanxi bei lu) en 1900, ainsi d’ailleurs que des écoles, des hospices, des cimetières. A l’aube du vingtième siècle, il y avait une centaine de familles juives à Changhai.

C’est à cette époque qu’apparurent les premiers Juifs ashkénazes venant d’Europe de l’Est et de Russie. Ils étaient marchands, gérants d’hôtels, traders ou banquiers. La communauté ashkénaze pratiquait des rites différents et était en général de souche plus modeste. Ces différences les amenèrent à créer leur propre communauté. C’est ainsi qu’ils construisirent leur synagogue, Ohel Moishe, sur Seward road, flanquée dès 1903 par une école qui 6 ans plus tard prodiguait l’enseignement à plus de 70 élèves.

En 1924, l’école migrera d’ailleurs dans les locaux de l’ancienne école américaine au 146 North Sichuan road (Sichuan bei lu). En 1911, ils se construisirent également un club, le « jewish recreation club ».

Les russes orthodoxes rejoignent le mouvement

JPEGDès 1860, Changhai était un port de transbordement du « thé rouge » (thé noir) fort apprécié des Russes, qui venait des environs de Hangzhou et partait en direction de la Russie.

Ce commerce était virtuellement organisé par l’Etat russe : une camarilla de « rois du thé » appointés par le gouvernement régnait sur le commerce du thé ainsi que son transport sur les navires de l’ « Odessa Volunteer fleet  », flotte crée en 1878 pour assurer le fret maritime entre Odessa et Vladivostok. Ces quelques familles s’appelaient Litvinov, Mochanov et Gubkin et habitaient des villas cossues du quartier de Hongkou. JPEGBien plus tard, la veuve Litvinov sera d’ailleurs à l’origine de la construction d’une des deux églises orthodoxes de Changhai.

Dès 1880, le premier Consul de Russie, J.E Reding, arrive à Changhai. En 1900, Changhai comptait 47 Russes. En plus des commerçants et du personnel du consulat, quelques cadres de la Banque Russo-chinoise venaient de s’installer.

En 1905 arrivèrent les premiers russes chassés par les pogroms perpétrés en Russie à l’instigation du tsar Nicolas II. Ces immigrants avaient choisi l’Extrême Orient pour son climat politique relativement calme et les opportunités d’affaires qui semblaient s’y développer. Vinrent ensuite une partie des rescapés de la guerre russo-japonaise : 30.000 juifs avaient été conscrits dans l’armée russe et les blessés avaient été acheminés vers Changhai par l’entraide juive. Ces blessés bénéficiaient également de la clémence des Japonais dont l’effort de guerre avait été financé en partie par la banque Kuhn, Loeb & Co de New-York et dont les partenaires étaient tous juifs.

En 1917, les troubles secouèrent la Russie et les perturbations occasionnées dans le transport ferroviaire furent une bénédiction pour les commerçants russes qui approvisionnèrent Vladivostok à partir de Changhai en équipement et en produits de première nécessité. Dès cette époque, le nombre de Russes résidents à Changhai se montait à environ 800.

A partir de cette année-là, le flot des réfugiés deviendra continu. En effet, la guerre civile en Russie fit rage jusqu’en 1923, amenant son lot de réfugiés de tous bords. Mais c’est ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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