Gazette de Changhai - 36 : Le spectre de l’agitation sociale se confirme

Le dynamisme des entrepreneurs chinois pendant la guerre créa une surchauffe qui se transforma vite en débâcle. Les soubresauts de l’économie amenèrent inévitablement leur lot d’agitations sociales, qui serviront de tremplin à l’activité des premiers envoyés du Komintern en Chine. Pendant ce temps-là, le Docteur Sun Yat Sen multiplie les écrits et les contacts à partir de sa maison de l’avenue Molière.

Les raisons d’une crise

La guerre avait bien écarté les Européens de la scène commerciale, mais les Américains et les Japonais étaient restés fort actifs et continuèrent à concurrencer agressivement les négociants locaux. Les premiers prirent des participations dans les sociétés chinoises et les seconds égalèrent très rapidement la part qu’avait acquise l’Angleterre dans les échanges commerciaux avec la Chine. En outre, les Japonais décuplèrent leurs activités industrielles, plus particulièrement dans le textile où ils devancèrent largement les Anglais dès la fin de la guerre.

L’essaimage du miracle économique chinois de Changhai se heurta également à l’absence d’un marché national unifié, à l’insécurité montante de la situation politique dans les provinces avoisinantes, ainsi, d’ailleurs, qu’à l’archaïsme du transport et des structures financières. La fragmentation du marché et les incertitudes entraînèrent les négociants à spéculer, et la hausse continue du Taël depuis 1915 ne les incita pas à se couvrir contre les risques de change.

JPEGAussi, lorsque, après la guerre, il fut établi que le marché intérieur ne pouvait pas absorber toutes les importations effectuées, le commerce se retrouva à l’arrêt. Les commandes faites lorsque le Taël s’échangeait contre 8 shillings ou 1,4 dollar or, durent être honorées alors que la valeur de la monnaie locale était pratiquement tombée de moitié. Les négociants essayèrent bien d’annuler les contrats, mais ils rencontrèrent l’opposition farouche des Chambres de commerce étrangères.

Banque industrielle de Chine - JPEGDes faillites retentissantes s’ensuivirent, dont celle de la Banque industrielle de Chine, créée en France en 1913 par les frères Berthelot, et qui avait ouvert des agences à Hong Kong et Shanghai dès 1914. Se trouvant subitement en cessation de payement, elle fut obligée de fermer ses portes. Malgré la reprise d’une partie de sa dette à concurrence de 14 millions de dollars par le fond d’indemnités des Boxers, les dettes restantes s’élevaient encore à 7 millions de dollars. Par chance pour ses petits actionnaires, elle fut reprise par une société de gérance qui fut intégrée au milieu des années 20 par la Banque de l’Indochine.


La crise entraîne des perturbations sociales

JPEGLa crise amena inévitablement son lot de grèves, principalement dans la Concession internationale et dans la ville chinoise, animées par les syndicats naissants et les mouvements étudiants qui avaient été à l’origine du boycott des denrées japonaises en 1919. Le nombre de grèves passa de 13 en 1918 à 45 en 1920, et le chiffre grimpa à 71 en 1922, entraînant cette année-là quelques 65000 ouvriers. La bourgeoisie changhaienne, quoique partageant une ferveur nationaliste avec les milieux syndicaux, se désolidarisa cependant très vite de leur combat, et fut amenée quelques années plus tard à en combattre les excès.
Pendant cette agitation sociale, le Docteur Sun Yat Sen, retranché dans sa villa du 26 avenue Molière, multipliait les contacts avec les vétérans du Guomindang, les intellectuels et les anciens parlementaires, ce afin de remettre à l’honneur les Trois Principes du peuple. Grâce au financement des Chinois d’outremer, il put relancer la propagande au travers de revues politiques comme le « Jianshe » (le Renouveau), prônant la modernisation de l’économie chinoise et l’entente entre patrons et ouvriers. La maison de l’avenue Molière devint alors la « Mecque » des dirigeants politiques de tous poils.

Beaucoup de ceux-ci avaient en effet quitté Canton afin d’échapper à la « clique du Guangxi », seigneurs de la guerre locaux dont les troupes avaient pris le contrôle de la ville, soutenus en sous-main par des groupes financiers anglais de Hong Kong qui en profitèrent pour se faire octroyer des concessions minières et ferroviaires.

Lorsque cette clique fut finalement repoussée par les Cantonnais eux-mêmes, le docteur retourna à Canton en mai 1921. C’est là qu’il fut enfin réélu Président de la République chinoise par 200 parlementaires s’étant déplacés pour l’événement.

A Changhai, afin d’exercer un certain contrôle sur la multitude de revues séditieuses, le Conseil municipal de la Concession internationale essaya alors d’obliger chaque éditeur de journal à s’enregistrer. Cette tentative souleva un tollé général soutenu par les différentes associations de libraires, de presse et de journalistes. Une telle levée de boucliers empêcha le Conseil de faire passer la loi et 5 ans de tentatives successives ne parvinrent pas à éteindre le feu de la révolte.

L’agitation ouvrière, la liberté de la presse et les tentatives de réorganisation du Guomindang vont amener dans le paysage social de nouveaux acteurs venus de chez le voisin bolchevique. Mais c’est ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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