Gazette de Changhai - 35 : Changhai à l’issue de la première guerre mondiale

Alors que les alliés célébraient à Changhai la victoire, à Versailles les puissances négociaient les conditions de l’armistice. La Chine qui s’était rangée au côté des alliés en 1917, nourrissait l’espoir d’en récolter les fruits. Mais c’était sans compter sur les velléités des Japonais qui dès 1915 avaient posé leurs pions en vue de la récupération des intérêts allemands en Chine. Leurs ambitions créèrent un mouvement général de protestations.

L’armistice

L’annonce de l’armistice fit l’objet de grandes réjouissances parmi la communauté étrangère de Changhai. Un grand défilé rassemblant les troupes anglaises, américaines, françaises et japonaises fut organisé sur le champs de courses de la Concession internationale. Liesse populaire et festivités en tous genres se multiplièrent. Et comme dans toute victoire, le vaincu fut vilipendé de manière peu honorable.

Cela commença avec la destruction du monument aux victimes de l’Iltis, bateau allemand qui avait fait naufrage sur les côtes du Shandong en 1896 et à la mémoire duquel un monument avait été érigé sur le Bund en face de chez Jardine sous forme d’un mat cassé en bronze enroulé d’un drapeau et de lauriers.

Cela se poursuivit avec la demande des deux municipalités aux autorités chinoises de déporter les 3.500 allemands et autrichiens résidents à Changhai. Heureusement, l’unanimité ne se fit pas au sein des conseils et la décision prit un temps à être formulée. En effet, il y avait un grand nombre de médecins allemands employés par l’hôpital général, dont le départ aurait provoqué un manque évident de main d’œuvre qualifiée. D’autre part, le gouvernement chinois se voyait contraint d’emprunter aux banques étrangères les 500.000 dollars que devait coûter l’opération. Ce n’est qu’entre le 6 et le 10 mars 1919 que 673 hommes, 404 femmes et 383 enfants furent embarqués de manière presque honorable dans des navires à destination de Hambourg.

Les ambitions japonaises

Les Japonais avaient dès 1915 exprimé leur soutien aux puissances alliées, mais en présentant leurs revendications sur les possessions et intérêts allemands en Chine. Outre l’intervention armée sur Kioachow, ils avaient énoncé leurs intentions de mettre main basse sur toute l’activité commerciale et industrielle allemande dans le Shandong.

Ces exigences avaient été exprimées sous la forme des « 21 demandes ».
Lors des négociations de Versailles, les représentants de la Chine s’aperçurent très vite que l’existence même d‘un régime bolchevique en Russie était de nature à pousser les alliés à rechercher un partenaire susceptible de contrer leur influence en Extrême-Orient.

Dès qu’il fut évident que les Japonais étaient en passe d’obtenir gain de cause, et que de plus le gouvernement chinois empruntait auprès d’eux pour financer le développement de son économie, un mouvement de révolte se répandit en Chine. Le même mouvement qui quelques années auparavant avait boycotté le commerce avec les Etats-Unis, répandit la consigne de vilipender tout ce qui avait un rapport direct ou indirect avec le Japon.

Le 4 mai 1919

JPEGLe mouvement naquit dans les cercles estudiantins de Pékin et de grandes manifestations furent organisées à Pékin dès le 4 mai 1919. Les étudiants s’attaquèrent à la résidence du Premier ministre et molestèrent même le ministre chinois à Tokyo qui s’y était réfugié. Le mouvement fit très vite tâche d’huile à Changhai et le 26 mai 1919, tous les étudiants des universités se mirent en grève. Pour exprimer leur solidarité, tous les commerçants de Changhai fermèrent boutique le 5 juin.

JPEGForts de ce soutien ou apeurés par les étudiants chinois en France qui entouraient leur demeure, les plénipotentiaires chinois à la Conférence de la Paix à Versailles refusèrent de signer le traité. Ce mouvement fut reconduit un an plus tard, alors que les autorités de Pékin pro-japonaises essayaient de négocier directement avec ceux-ci le retour de Kiaochow dans leur giron. Ce second mouvement de grève fit même l’objet d’une tentative de prise de contrôle de l’arsenal de Longhua à Changhai, mais le boom économique qui démarrait priva cette fois-ci les étudiants du soutien des commerçants.

L’influence grandissante des intérêts japonais à Changhai

En plus de leurs initiatives diplomatiques, les Japonais s’engouffrèrent dans les opportunités offertes par l’envolée du prix du coton sur les marchés internationaux d’après-guerre. Le manque de coton sur le marché incita les Japonais à produire à moindre coût en rachetant les filatures existantes et en les développant. Les deux filatures de Changhai, l’International Cotton Mill et la Yu-Yuan furent achetés et cette opération sonna l’arrivée en force des banques japonaises sur la place.

Ce commerce florissant, couplé à la reprise des importations, fit doubler le volume des échanges commerciaux à Changhai entre 1918 et 1919. Mais le marché ne put absorber les importations massives et spéculatives faites au début de 1919 et les conséquences de cette surchauffe se firent sentir dès l’été 1919 avec une série de faillites retentissantes et un effondrement des cours du change. La création de la bourse chinoise des valeurs et des produits au n° 1 rue de Sichuan, ne fera d’ailleurs qu’accentuer les mouvements de spéculation.

JPEGC’est ce climat de chaos économique qui incita les étrangers à organiser des conférences entre les Chambres de commerce et les différents gouvernements européens afin de mieux réglementer les échanges multilatéraux.


Alors que l’activité économique poursuivait son développement explosif, on comprit progressivement que l’alerte de mai 1919 n’avait en fait été que le prélude à une série de revendications et de récriminations des travailleurs chinois, conseillés en sous-main par une propagande bolchevique naissante. Mais c’est ce que nous verrons dans un prochain article...


Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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