Gazette de Changhai - 32 : L’avenue Molière, havre de paix dans un monde en guerre

Dans le climat déliquescent qui suit la révolution de 1911, le docteur Sun Yat Sen vient s’installer à Changhai afin d’éclairer le monde politique et intellectuel par ses écrits et ses interventions.

La Chine s’enfonçait dans le chaos d’un régime grossièrement copié sur le précédent qui voyait s’effriter le pouvoir de Pékin face aux particularismes régionaux. En Europe, la Grande Guerre éclata et les Japonais en profitèrent pour essayer de mettre la main sur les intérêts allemands. Désavoué par les Occidentaux, la tentative de Yuan ShiKai de se faire couronner échoua et celui-ci mourut peu après. Dans ce climat déliquescent, le docteur Sun Yat Sen vint s’installer à Changhai afin d’éclairer le monde politique et intellectuel par ses écrits et ses interventions.

La Grande Guerre éclate

Lorsqu’éclata la guerre de 14-18, les étrangers de Chine se trouvaient tétanisés.
Les Allemands, actifs dans le pays depuis des décennies et qui entretenaient avec leurs confrères européens de bonnes relations, se trouvèrent du jour au lendemain ostracisés par ceux qui, la veille encore étaient leurs amis.
Un Allemand membre du Shanghai Municipal Council et des médecins allemands qui présidaient le conseil de surveillance de l’Hôpital général furent évincés. Les clubs leur fermèrent leurs portes et une certaine tension s’établit envers tous les Allemands résidant en Chine.

Les Japonais flairant l’aubaine, déclarèrent la guerre à l’Allemagne et leur flotte attaqua le port de Kiaochow, dans l’enclave allemande de Tsingtao (Qingdao).
Il défirent la garnison en quelques jours, mais le croiseur allemand « Emden » parvint à s’échapper et donna d’ailleurs pendant plusieurs mois du fil à retordre à la Royal Navy avant d’être finalement capturé à l’île de Keeling, dans l’océan Indien.

Le 18 janvier 1915, les « 21 Demandes » furent présentées par les Japonais à Yuan ShiKaï qui gouvernait la Chine du Nord. Elles visaient quasiment à transformer la Chine en un protectorat japonais. Elles permettaient plus particulièrement aux Japonais de mettre la main sur la Mandchourie et d’étendre leurs activités dans le Shandong, sphère d’influence allemande. Les revendications japonaises furent transformées en ultimatum le 7 mai et deux traités furent finalement conclus le 25.

C’était sans compter sur la vigilance des puissances occidentales et notamment des Etats-Unis qui, dès le 11 mai, par la voix du Secrétaire d’état Bryan, désavouèrent toute modification imposée par des traités antérieurs.

Le docteur Sun Yat Sen qui s’était réfugié à Tokyo, se trouva pris entre deux feux et fut contraint de se monter conciliant avec ses bienfaiteurs et notamment le mouvement extrémiste du Dragon Noir qui prônait la Grande Asie sous domination nippone et qui comptait utiliser le docteur comme vecteur de domination en Chine.

A Pékin, Yuan Shikai avait mené une campane de restauration de la monarchie. En décembre 1916, une assemblée constituante qui lui était entièrement acquise, lui demanda officiellement de le faire.
En protestation, les provinces du Sud firent sécession, menées par un quarteron de généraux hostiles à Yuan Shikai. Cependant, ce fut l’intervention des Occidentaux qui mit fin à l’initiative. Après 83 jours, il renonça. Il ne survit que deux mois et demi à cet échec et mourut d’une crise cardiaque en juin 1916.

SUN Yat Sen et SOONG Ching Ling - JPEG Dès l’été 1916, le docteur Sun Yat Sen revint en Chine et s’installa à Changhai au 29 avenue Molière, dans une maison bourgeoise donnée par l’un de ses disciples de la première heure. Il fut accompagné par sa secrétaire Rosamund Song (Soong Ching Ling), jeune femme de bonne famille changhaienne de vingt ans sa cadette qu’il avait épousé au Japon trois ans plus tôt.


Un pacifiste avant l’heure

C’est depuis cette demeure cossue que Sun Yat Sen assista, impuissant, au déchirement de la Chine et des puissances occidentales dont il avait fait son modèle pendant toutes ses années d’errance. Il se fit le chantre de la paix, ne comprenant pas pourquoi tant d’énergie était gaspillée dans cette guerre. Il était viscéralement attaché à la neutralité de la Chine. Il édita une brochure intitulée « Question de vie et mort pour la Chine » dans laquelle il affirmait que « lutter contre l’Allemagne pour des raisons morales était d’une grande bêtise face à l’iniquité de l’Angleterre, ses méfaits dans les colonies et son support du trafic de l’opium vers la Chine ». Il envoya même un télégramme à Lloyd Georges afin de le convaincre de ne pas exiger l’engagement de la Chine aux cotés des Alliés. Il partagea ces volontés avec les grandes figures socialistes d’Europe. Son militantisme le rapprocha d’ailleurs du combat des forces ouvrières européennes.

Cependant, les écrits du docteur n’eurent aucun écho à Pékin. En août 1917, le Maréchal Touan Ki Jouei qui dirigeait l’armée « An Fou » et qui contrôlait tout le nord de la Chine déclara officiellement la guerre à l’Allemagne.

En ce qui concerne la politique intérieure, le docteur Sun n’eut également guère d’influence sur les armées locales qui tenaient le pays : Tchang Tso Lin (Zhang Zuolin) en Mandchourie, Feng Kouo Tchang (Feng Yuxiang) dans la région du Yang Tsé , et le général Tsai Ao dans le Sud.

Zhang Zuolin - JPEG


Tsai Ao - JPEG

Face à tant de folie, le docteur restait l’autorité morale du pays. Ses écrits et interventions faisaient la joie des intellectuels changhaiens. « L’action est facile mais la connaissance est difficile » disait-il à souhait... Une esquisse philosophique qui ne résista pas longtemps à son désir de voir son pays sortir du chaos.

C’est ce que nous verrons dans un prochain article. Pour l’heure, nous regarderons comment Changhai vécut ces années de guerre, loin du front mais coupée du monde...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

Haut de page