Interview du mois - juin 2007 : Pr WANG Zhenyi

Qui mieux que le Pr WANG Zhenyi pourrait illustrer la réussite de l’ancienne Université Aurore de Shanghai, ambassadrice de la médecine occidentale en Chine au début du XXème siècle ? Cette université, ouverte par les Jésuites en 1903, enseigna entre autres la médecine en langue française de 1914 aux années 1950. Puissant vecteur de la langue française, elle a formé de nombreuses élites chinoises, qui ont ensuite entretenu d’excellentes relations avec la France. Parlant un français remarquable, reconnu en France comme un grand médecin, Académicien des Sciences et décoré de la Légion d’Honneur, Zhen Yi Wang est actuellement directeur du service d’hématologie de l’hôpital Ruijin.

Zhenyi Wang - JPEG Vous parlez un français remarquable, où l’avez-vous appris ?

J’ai fait mes études auprès de Jésuites français à Shanghai, et ai commencé à apprendre le français dès l’école secondaire, vers 1936. Avec la création de la Nouvelle Chine, notre pays a été fermé et j’ai du abandonner l’apprentissage du français. J’ai repris le français après la fin de la Révolution culturelle, lorsque la politique des portes ouvertes a été mise en place.

Avant la fermeture de la Chine aux étrangers, les relations dans le domaine de la médecine entre la France et la Chine étaient très bonnes. Comment se sont-elles développées au moment de la réouverture ?

A la fin de la Révolution Culturelle, je suis venu travailler à l’Université Aurore, une université fondée par les Jésuites, où j’avais fait toutes mes études. L’université entretenait auparavant de très bons rapports avec la France dans le milieu médical et c’est pourquoi nous avons été les premiers à recevoir, en 1979, une délégation de médecins français. Cela n’avait pas eu lieu depuis presque 30 ans ! L’université a recommencé à organiser des échanges avec des pays étrangers, et je suis parti effectuer ma première visite en France en 1980. Mon patron était alors interne des hôpitaux de Paris, titre très recherché en Chine !

Les années 1980 furent véritablement la décennie de la reprise des relations avec la France.

Les relations avec des facultés de médecine en France, telles que Paris 5, Lyon, Marseille, Strasbourg ont été progressivement rétablies et l’enseignement du français a repris. Pendant ce temps, l’Université Aurore a fusionné avec deux autres facultés de médecine et est devenue l’Université Médicale n°2 [Jiatong Da Xue], rattachée à l’hôpital Ruijin. Je suis devenu le président de cette université en 1984.

A cette époque, notre Institut d’Hématologie a commencé à faire des recherches, en collaboration avec l’Institut d’Hématologie de Saint Louis (Paris 7), sur un médicament, qui s’est avéré révolutionnaire. Ce médicament (ATRA ou Acide Tout-Trans Rétinoique) qui pour certains types de leucémie, transforme les cellules leucémiques en cellules saines au lieu de les tuer, a complètement transformé les méthodes de soin du cancer.

Nous avons entrepris sa distribution en Chine et en France. Cependant son développement a vite été freiné par les Etats-Unis, qui n’ont pas voulu croire à l’efficacité du médicament (95% de réussite) et ont refusé de l’importer. Et par les évènements de 1989. Tous les liens entre les instituts de recherche français et chinois ont alors été rompus.

Lorsque les liens ont été rétablis, le laboratoire Roche a commencé à distribuer le médicament. En 1992, j’ai été invité à rejoindre l’Académie Française des Sciences pour ma coopération avec la France dans la recherche de différenciation cellulaire et la découverte de ce médicament.
J’ai également reçu pour cela la Légion d’Honneur en 1994.

La politique des portes ouvertes a été très bénéfique pour moi, mais également pour l’hôpital Ruijin.
Parmi les médecins de l’hôpital, deux sont académiciens des sciences, et quatre ont obtenu la Légion d’Honneur ! De plus, l’hôpital est une excellente illustration des bonnes relations entre la Chine et la France dans le domaine de la recherche.

Aujourd’hui, nous maintenons la tradition française et une grande partie de notre communauté médicale est francophone puisque de nombreux médecins de Ruijin ont fait une partie de leurs études en France.

Vous avez principalement étudié la médecine occidentale. Travaillez-vous également avec la médecine traditionnelle chinoise ?

Oui, bien sûr. Notre médicament révolutionnaire par exemple a été créé à partir d’une herbe médicinale chinoise qui était utilisée par les paysans.
Comme beaucoup de pays s’en rendent compte maintenant, la médecine chinoise a un grand potentiel qui reste encore inexploré. Malheureusement, la médecine chinoise est une médecine expérimentale et n’a donc quasiment pas de base théorique, ce qui est problématique. Ces dernières années, des scientifiques ont cherché à appliquer les principes de la médecine occidentale à la médecine traditionnelle pour lui donner une base théorique. C’est pourquoi des pays comme le Japon, la Corée ou les Etats-Unis commencent à se pencher sur les principes actifs de la médecine chinoise. On est bien loin du temps où les Etats-Unis refusaient de produire notre médicament !

Interview réalisée par Sarah Aberman et Johann Darbas

Dernière modification : 07/08/2014

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