Interview de Yasmina Khadra

Deux rencontres littéraires seront organisées à Suzhou (23 mars) et à Shanghai (24 mars) à l’occasion de la venue en Chine de l’écrivain franco-algérien Yasmina Khadra dans le cadre de la Francophonie. Ces deux journées incluront des conférences et ateliers en présence de l’auteur.

Né le 10 janvier 1955, écrivain d’origine algérienne, Yasmina Khadra est le pseudonyme de Mohammed Moulessehoul. Ce pseudonyme est composé des deux prénoms de son épouse à qui il a souhaité rendre ainsi hommage.

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Yasmina Khadra
© Robert Espalieu

Yasmina Khadra est l’auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages dont la plupart sont traduits dans 42 pays. La trilogie L’attentat, Les hirondelles de Kaboul, Les sirènes de Bagdad a été traduite en chinois traditionnel à Taiwan. Les deux premiers ouvrages sont diffusés sur le Continent.
Parmi ses nombreux livres on dénombre : Ce que le jour doit à la nuit (2008 ; prix Roman France Télévisions 2008 ; Meilleur livre de l’année 2008 par Lire), Les Sirènes de Bagdad (2006), L’Attentat (2005), La Part du mort (2004), Cousine K (2003), L’Imposture des mots (2002), Les Hirondelles de Kaboul (2002), L’Écrivain (2001), À quoi rêvent les loups (1999) et L’Automne des chimères (1998).

Plusieurs de ses ouvrages ont été adaptés au cinéma, au théâtre, théâtre de marionnettes et en BD. Par exemple la pièce Les hirondelles de Kaboul vient d’être présentée à Pékin, Shanghai, Wuhan, Nankin et Shenzhen en septembre 2014 par Troupe Amok du Brésil dans le cadre de « The Edinburgh Festival Fringe in China ». Le sous-titrage en chinois a été traduit de l’anglais.

La Lettre de Shanghai a posé quelques questions à Yasmina Khadra :

La Lettre de Shanghai : Il serait facile de vous orienter vers la question récurrente : pourquoi avoir choisi le français comme langue d’écriture ? Cela permettrait sans doute de revenir sur vos origines familiales, et le passé tumultueux des deux pays qui vous habitent : l’Algérie et la France. Afin d’approfondir le débat et de progresser dans cette dualité apparente, pourriez-vous plutôt revenir sur l’utilisation de votre pseudonyme Yasmina Khadra ? Comment s’est effectué le passage de l’officier Mohammed Moulessehoul à l’écrivain Yasmina Khadra ? Quel a été son impact sur votre identité d’homme et d’artiste ?

Yasmina Khadra : S’agit-il vraiment d’une dualité ? En tous les cas, je ne le perçois pas sous cet angle. Je suis né dans un pays en guerre, au milieu d’un peuple longtemps assujetti et appauvri. Les repères étaient floutés, par endroits falsifiés. A neuf ans, on m’arrache à ma famille pour m’enfermer dans une institution militaire et me cloner à partir d’un slogan et d’un chant patriotique. Né poète, j’ai refusé de n’être qu’un matricule sur un organigramme, une godasse cadençant la marche martiale.

C’est à cet âge, je crois, que je suis entré dans la résistance qui consistait à protéger mon rêve de conteur. J’ai écrit ma première nouvelle à 11 ans, mon premier recueil de nouvelles (Houria) à 17 ans. J’ai publié 6 romans sous mon vrai nom (de 1984 à1989). La hiérarchie militaire me ruminait comme un aliment avarié. J’agaçais comme une fausse note dans la fanfare. L’armée m’a imposé un comité de censure pour surveiller de près mes états d’âme d’écrivain (traditionnellement, en Algérie, l’intellectuel est considéré comme un réactionnaire par le régime et comme un renégat potentiel par l’imamat). Pour continuer d’écrire en contournant les censeurs, il me fallait opter pour la clandestinité. Mon épouse m’a prêté deux de ses prénoms en guise de pseudonyme, et ainsi mon aventure a pu se poursuivre. Le plus naturellement du monde. Derrière mon nom d’emprunt, je suis la même personne. Cela peut déconcerter certains. En ce qui me concerne, cela ne mérite même pas que l’on s’y attarde.

En littérature, seul le texte importe. Ces histoires de pseudo, d’interdits, de menaces ou de je ne sais quoi ne sont que des accessoires de fortune. Je suis venu au monde pour écrire. Il n’y a jamais eu de passage de l’officier à l’écrivain. Ma carrière militaire est indissociable de mon rêve d’écrivain. On attendait peut-être que je choisisse entre l’une et l’autre, j’ai assumé les deux de façon équitable, créant pour chaque vocation un territoire sacré. Le fait d’évoluer dans un monde aux antipodes de la Pensée (l’armée) et de nourrir pour la littérature une passion extatique a réussi à greffer la plume au fusil sans le moindre phénomène de rejet. Aujourd’hui encore, je suscite dans le milieu littéraire la même perplexité que je suscitais dans la caserne. Dans l’armée, l’écrivain que j’étais dérangeait l’ordre des choses. Dans le milieu littéraire, le soldat que j’étais fausse les critères d’adoption. A la longue, je suis parvenu à faire avec. Le seul impact sur mon identité d’homme et d’artiste est le respect que je dois à mes lecteurs.

LDS : A travers vos œuvres, il semble que vous aimez jouer avec les mots, pousser la langue française dans ses plus profonds retranchements à travers l’usage d’expressions métaphoriques parfois inattendues. Est-ce là le moyen d’exprimer toute la créativité qui vous habite ? Ou pensez-vous que la langue française gagnerait à être renouvelée, et à s’adapter à chaque époque ?

YK : La langue française n’a pas besoin d’être renouvelée. Elle est d’une beauté, d’une force et d’une générosité inépuisables. Son éclat ne fait que refléter l’époque qu’elle traverse. Notre époque n’est guère brillante. Elle n’exige pas grand-chose des écrivains. Le renvoi d’ascenseur compense la banalité du produit. La notoriété prête du talent à ceux qui ne savent pas le rendre. Le vrai talent est souvent marginalisé, black-listé ou diabolisé. Lorsqu’on n’appartient ni au sérail ni au lobby, on doit se surpasser. L’excellence ne suffit pas, il faut être exceptionnel. La langue française est capable d’accompagner jusqu’aux ambitions démesurées. Elle est magique, voire cosmique, elle s’adapte à n’importe quelle inspiration. Mon français me ressemble. Il traduit mon âme.

J’aime les gens, et mon amour trouve en la langue française son plus fiable tapis volant. Je vais d’un monde à l’autre, d’une culture à l’autre avec le sentiment intime d’être partout chez moi. Il m’est impossible de résumer en quelques lignes ce que représente la langue française pour moi. Je sais seulement qu’avant d’être la langue de la France et de Molière, elle est d’abord ma langue d’écrivain. Mon histoire avec la langue française relève du conte de fée. C’est une idylle improbable qui tient la route contre vents et marées.

LDS : A propos de l’Algérie, vous écrivez : « L’Algérie attend de nous ce que nous attendons pour elle : la Liberté. Et la plus belle des Libertés est celle qui consiste à mettre certaines prisons sous scellés. Pour que la parole demeure. Pour que jamais le verbe ne devienne sujet » (La plus belle des libertés).
Est-ce là ce qui motive votre travail d’écrivain ? La liberté est-elle pour vous la plus fondamentale des valeurs ?

YK : Je préfère attribuer cette vertu au Respect. Le respect est le socle de toute relation. Sans le respect, il n’y a ni liberté ni paix. Il est la maturité qui permet d’accéder à la sagesse, à la convivialité, à l’harmonie. Il est aussi le bastion qui nous protège de nous-mêmes. Une société qui pratique l’humiliation, l’exclusion, le mépris est une poudrière en gestation. Aucune liberté ne suffirait pas à lifter son image ni à minimiser ses dérives. Tous les drames et les tragédies naissent des injustices. On sait tout de suite quand le respect est bafoué. Par contre, on ne sait pas trop ce que Liberté veut dire. Est-ce une chimère, un fantasme mutant ou bien un espace vital ? Quelles sont ses limites ? Si elle n’en avait pas, quelle menace représenterait-t-elle pour l’équilibre des êtres et des choses ? Le respect ne se pose pas de questions. Il s’inscrit dans l’évidence la plus criarde, la plus noble ou la plus vulgaire : ou bien il est ou bien il n’est pas.

LDS : Vous êtes l’un des auteurs contemporains de langue française les plus traduits au monde. De quelle manière concevez-vous votre legs à la Francophonie ? Comment envisagez-vous les relations futures de la France et des pays francophones ?

YK : Le don de soi n’est pas un sacrifice, mais un acte d’amour. Il ne privilégie pas le martyre, il convoque la joie de vivre. C’est ainsi que je conçois ce que je donne et ce que je prends à la littérature. J’écris parce que j’aime partager des moments d’évasion avec d’illustres inconnus, me croire utile à quelque chose, susceptible d’intéresser et d’être aimé à mon tour. Y a-t-il legs à la Francophonie dans mon travail d’écrivain ? Peut-être. Dans les autres langues qui me traduisent ? J’aimerais bien. Sinon, mon travail d’écrivain serait vain, et moi inutile. Concernant les relations futures de la France et des pays francophones, elles ne dépendront pas des politiques, mais des artistes et des intellectuels. Car il s’agit d’abord d’une adhésion enthousiasmante et saine, et non d’une dépendance ou d’une allégeance.

Dernière modification : 10/03/2015

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