Interview de Thomas Römer, professeur au Collège de France

Elevé au sein d’une famille protestante pratiquante, Thomas Römer se tourne très tôt vers l’étude approfondie des religions. Il aime à s’émanciper de la théologie et soumet la Bible au questionnement profane de l’histoire et de la philologie critiques.

Spécialiste émérite de l’Ancien Testament, Thomas Römer occupe depuis 2007 la chaire « Milieux bibliques » au Collège de France : c’est d’ailleurs la première fois que le terme « Bible » est inséré dans l’intitulé même d’un programme de recherche. Thomas Römer est également professeur à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Lausanne. Ses diverses fonctions l’ont amené à coordonner un cycle de trois conférences publiques à l’Université de Fudan à Shanghai les 22, 26 et 28 mai sur les thèmes suivants :
1- Origine de Jéhovah
2- Pouvoir politique et légitimation religieuse
3- Développement des monothéismes et implications idéologiques

Ces lectures s’inscrivent dans le cadre de la mise en place en 2014 d’une chaire d’accueil par l’Université de Fudan à destination des professeurs du Collège de France souhaitant y dispenser certains de leurs enseignements.

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Thomas Römer

Vous êtes celui qui a réconcilié la religion et l’université française, quel regard portez-vous sur les études théologiques en Chine ? Est-il tabou de parler de religion en milieu universitaire chinois ?

Si l’on considère le christianisme, le problème est double. Beaucoup de chrétiens chinois ont une vision très naïve du christianisme, de par leur lecture très littéraliste des textes. Selon eux, le christianisme est une sorte de vérité révélée qui ne peut être interrogée. A mon sens, il serait utile que dans les universités, soient instaurés non pas des cours mais des cycles de conférences qui viseraient à expliquer aux gens ce que sont le christianisme, le judaïsme et l’islam, ces religions qui ont fait le monde occidental. Il est important d’adopter une perspective neutre, en rappelant que ces religions sont des phénomènes historiques, qui peuvent être expliqués. Il s’avère impossible de comprendre la culture et l’histoire du monde occidental sans ces connaissances de base. C’est d’ailleurs une des difficultés qui émanent des systèmes laïcs. Je conviens que l’Etat a ce devoir de ne pas légitimer une religion plutôt qu’une autre, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut faire l’impasse sur l’influence qu’elles ont exercée et la manière dont elles ont modelé notre monde. Il est donc primordial de diffuser des fondements de connaissances que ce soit en Chine ou en Occident, pour combattre ce que j’appellerais de « l’analphabétisme religieux », qui ouvre la porte à l’obscurantisme.

En Chine, les Chinois assimilent souvent le christianisme au fait d’être occidental. Ainsi, être chrétien c’est montrer qu’on est proche des Occidentaux. Par ailleurs, j’ai lu un article dans les « Shanghai News » sur le fait que le gouvernement chinois envisage davantage intégrer la religion dans le projet global de la Chine, toutefois, s’il veut l’intégrer, il doit également le faire au niveau universitaire et ne pas laisser la religion aux mains de personnes ayant un agenda politique.


Quel rapport entretenez-vous à la religion ? Pourquoi avoir choisi la religion comme thème d’étude ?

Tout le monde a une relation complexe à la religion ! Mes parents étaient tous deux protestants et, plus jeune, j’étais assez pratiquant. Au début, je souhaitais enseigner le français et la théologie au lycée, mais étant relativement désorganisé, je n’ai pas pu m’inscrire dans les temps pour le français. Restait la théologie. Au cours de mes études, j’ai fait la rencontre d’un professeur très charismatique qui m’a transmis sa passion pour le judaïsme et la Bible hébraïque. Il se peut également que le contexte d’après-guerre dans lequel je suis né ait influencé mes choix. A la fin de mes études je ne me destinais pas à devenir pasteur, je suis donc parti à Paris, j’ai poursuivi mes études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes puis j’ai trouvé une place d’assistant à l’université de Genève où j’ai débuté ma carrière universitaire.

Pour ce qui est de la foi, je ne suis pas un grand pratiquant mais j’ai des convictions. J’estime toutefois que ce n’est pas au niveau de l’enseignement qu’il faut les faire passer. C’est en ce sens que je suis très en faveur de la vision française de la laïcité. Mais il ne faut pas l’interpréter dans un sens restrictif et en faire une nouvelle religion, nous devrions la comprendre comme une sorte de paix entre les religions et les convictions politiques. Il s’avère que l’enseignement de la religion reste complexe du fait que certains pensent qu’il participe à l’élimination de la foi et d’autres à un endoctrinement. C’est précisément pourquoi il est nécessaire de donner les moyens aux enseignants d’enseigner le fait religieux de la manière la plus appropriée.


En Chine et en France, on note un réel regain d’intérêt pour le fait religieux et des figures telles que le Pape ou Confucius, comment l’expliquer ?

Il me semble que les grandes idéologies non religieuses- le capitalisme, le communisme- ont toutes échouées car elles n’ont pas été capables d’apporter un sens de la vie ou un certain bonheur aux gens. Ainsi, nombreux sont ceux qui sont en en quête de quelque chose. Le pape actuel sait médiatiser une offre religieuse qu’on croyait totalement dépassée. Il est également celui qui a eu le courage de dire qu’il importait de changer un certain nombre de choses considérées comme rétrograde. Pour ce qui est de la Chine, les autorités appuient un substitut, une sorte de guidance spirituelle et philosophique qui puisse éloigner du matérialisme.

Ce besoin de croire et de comprendre, amène des personnes d’horizons différents dans mes cours. Leurs motivations sont multiples. Ils aspirent à autre chose que les discours des rabbins, des pasteurs ou des curés. Cette quête est individuelle mais reste tout de même ancrée dans une forme de tradition. En France, ceux qui s’intéressent de nouveau au christianisme, se dirigent également vers les traditions orientales, le bouddhisme ou encore Confucius. Le phénomène de globalisation aide aussi à cette conjugaison de croyances et de philosophies. D’un point de vue scientifique, le travail d’approche historique que j’effectue sur la Bible, d’autres le font également sur Confucius. C’est passionnant d’avoir un échange dans le cadre universitaire et de ne pas se cantonner à la Bible d’un côté et Confucius de l’autre.

Je ne crois pas à un retour des religions institutionnalisées ; les églises traditionnelles sont encore là mais vont perdre de l’influence. Les religions vont se réinventer, dans un rapport plus individuel ou dans le syncrétisme.


Face à la montée des extrémismes, quelle est selon vous l’approche la plus appropriée dans le contexte actuel pour pouvoir concilier pouvoir politique et religions ?

Le contexte actuel est déprimant, je vous l’accorde. A moyen-long terme, la seule chose qu’on puisse faire est d’introduire dans tous les systèmes d’éducation une connaissance des religions. En effet, les personnes embrigadées dans les groupes terroristes, sont pour la plupart jeunes et totalement perdues dans la société d’aujourd’hui. Le problème est sans doute plus large et social. Il faudrait faire en sorte de réussir l’intégration des enfants de la troisième voire quatrième générations de l’immigration, parce qu’en France encore, les Français dont le nom est d’origine étrangère souffrent d’un certain ostracisme, notamment lorsqu’il s’agit pour eux de trouver un emploi. C’est pourquoi il serait utile d’introduire un enseignement raisonné de l’ensemble des religions, islam compris. Le Collège de France vient de créer une chaire des origines du Coran, qui aura pour objectif d’étudier ce texte avec une perspective historique. C’est un début et cela ne provoquera pas de réel changement, mais c’est une manière de montrer qu’il est possible de tenir le même discours historique sur le Coran que sur la Bible. Si les gens réapprennent le sens historique des religions auxquelles ils appartiennent, pour lesquelles ils portent un intérêt ou contre lesquelles ils se battent, ils comprendront que chacun fait sa propre lecture du texte. L’éducation se répand, s’améliore, mais paradoxalement, la connaissance des religions semble proscrite. Il faut combler ce vide dans lequel s’engouffrent progressivement les extrémistes.

Propos recueillis par Amaëlle Mayer et Alice Fleury

Dernière modification : 17/09/2019

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