Interview de Tahar Ben Jelloun

En visite en Chine dans le cadre de la 20ème fête de la Francophonie, l’écrivain franco-marocain Tahar Ben Jelloun sera présent à Shanghai le 19 mars 2015 au musée Aurora à 15h30.

Tahar Ben Jelloun est un écrivain et poète marocain de langue française, né le 1er décembre 1944 à Fès. Formé en philosophie et en psychologie, il écrit ses premiers poèmes en 1971. En 1985, Tahar Ben Jelloun publie le roman L’Enfant de sable qui lui donne accès à la notoriété. Il obtient le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée. Ces deux ouvrages sont traduits dans 43 langues. Il fait partie des écrivains francophones les plus traduits au monde.

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Tahar Ben Jelloun
© Catherine Helie, Editions Gallimard

Il est l’auteur de près de cinquante ouvrages, parmi lesquels Hommes sous linceul de silence (1971), Harrouda (1973, 2010), Les amandiers sont morts de leurs blessures (1976), L’Enfant de sable (1985), La Nuit sacrée (1987), L’Homme rompu (1994), Le premier amour est toujours le dernier (1995), Partir (2006), Sur ma mère (2008), Au pays (2009), Par le feu et L’étincelle (2011), Le Bonheur conjugal (2012), L’Ablation (2014) et Mes contes de Perrault (2014).

Il est également l’auteur de nombreux articles et ses prises de positions sur des sujets de société ou d’actualité sont fréquentes. Il a notamment participé en octobre 2013 à un colloque retentissant au Sénat intitulé « Pour un Islam des Lumières » avec Malek Chebel, Reza, Olivier Weber, Abdelkader Djemaï, Gilles Kepel…

Il est très sensible aux rencontres avec les jeunes publics et au travail avec les enfants, adolescents. La transmission et la pédagogie sont des thèmes importants que l’on retrouve dans plusieurs de ces œuvres (Le Racisme expliqué à ma fille, 1998).

Plusieurs de ses ouvrages sont publiés en chinois dont L’homme rompu (Huaxia Publishing House), La nuit de l’erreur (Huaxia Publishing House) et très récemment Par le feu (2012, Chutzpah).

L’auteur a accepté de répondre à quelques questions de la Lettre de Shanghai :

La Lettre de Shanghai : Vous êtes né au Maroc, à Fès. Vous avez poursuivi un cursus bilingue arabo-francophone à l’école primaire, puis vous avez étudié au lycée français de Tanger avant de poursuivre un diplôme de philosophie à l’Université Mohammed V de Rabat. Vous avez, ensuite, pris la décision de vous installer à Paris et vous vous êtes tourné vers un doctorat de psychiatrie sociale. Que retirez-vous de ce parcours dual, entre le Maroc et la France, la langue arabe et le français ? Pourquoi avoir choisi le français comme langue d’écriture ?

Tahar Ben Jelloun : J’ai eu de la chance d’être dès l’école primaire dans un bilinguisme naturel. A la maison nous parlions l’arabe dialectal, à l’école on passait du français à l’arabe classique. Le multilinguisme devrait être la règle dans l’éducation, car l’esprit d’un enfant est disponible et davantage libre pour acquérir du savoir et surtout de découvrir qu’il existe d’autres imaginaires, d’autres façons de nommer les choses. Dans mon cas il était naturel de m’exprimer en français parce que je considérais la langue arabe comme acquise et qu’il fallait me mettre à l’épreuve dans une autre langue. En plus cela m’amusait ; je lisais beaucoup la littérature française surtout classique et j’étais souvent émerveillé par la poésie de cette langue. En même temps je ne négligeais pas l’arabe classique ; je me disais que tôt ou tard je développerai ma relation avec cette langue si riche et si complexe. J’ajoute que c’est en apprenant par cœur le Coran que je l’ai apprise.

LDS : Vous vous êtes très tôt positionné en intellectuel engagé, dans la droite filiation de Balzac que vous citez volontiers : « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations » (Petites misères de la vie conjugale). A l’heure actuelle, quel sujet/enjeu principal suscite votre engagement ?

TBJ : Pour certains être engagé en littérature c’est un peu ringard. Moi je viens d’un pays où l’intellectuel n’avait pas le choix. Il fallait se positionner par rapport au régime politique. Très tôt je me suis engagé dans la lutte pour le respect des droits de l’homme. J’ai été sévèrement puni pour cela : 19 mois de camp disciplinaire de l’armée avec maltraitance, privation de toute liberté etc. Quand j’ai été libéré, j’ai poursuivi mon combat. En 1971 j’ai dû partir presque en fuite en France, car le général Oufkir de sinistre réputation préparait ses coups d’Etat et enfermait les intellectuels.

Aujourd’hui je réagis à tout ce qui m’indigne et me met en colère, que ce soit l’injustice qui s’acharne sur le peuple palestinien (Israël peut tout faire, il reste un Etat impuni), ou que ce soit les horreurs commises par les barbares de Daech qui non seulement salissent l’islam mais précipitent les peuples musulmans dans une régression gravissime. Je reste à l’écoute et en éveil. Il m’arrive de désespérer, de sentir une vraie fatigue, mais je résiste. Un intellectuel occidental ne risque rien (à part Salman Rushdie) mais un écrivain de culture musulmane risque sa vie chaque fois qu’il s’engage.

LDS : Vous êtes l’un des auteurs contemporains de langue française les plus traduits au monde. De quelle manière concevez-vous votre legs à la Francophonie ? Comment envisagez-vous les relations futures de la France et des pays francophones ?

TBJ : Je suis à chaque fois étonné et fier quand je reçois un de mes livres dans une langue si lointaine. Il m’arrive parfois de ne pas reconnaître cette langue. Je pense que par la traduction, la francophonie s’intègre dans le concert de l’imaginaire universel. Il faut juste que les responsables défendent cette francophonie, or de plus en plus d’instituts français ferment pour des raisons budgétaires. C’est une très grave erreur, c’est une faute et un mauvais calcul. C’est une politique irresponsable, une vue à court terme, mais on le payera par la faiblesse de la présence française dans le monde. Car c’est par la culture qu’on peut arriver à intéresser un pays aux produits industriels. Sans culture, la francophonie est condamnée.

Dernière modification : 10/03/2015

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