Interview de Simon Debierre, étudiant au Conservatoire de musique de Shanghai

Simon Debierre a rejoint Shanghai en septembre 2014 pour suivre un master au Conservatoire de Musique de Shanghai. Simon fait ainsi partie des 4200 étudiants français qui ont choisi la ville de Shanghai comme destination d’études, dans une spécialité néanmoins originale, la musique traditionnelle chinoise et l’étude du guqin. Il a bien voulu répondre aux questions de la Lettre de Shanghai.

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Simon Debierre en train de jouer du Guqin
Simon Debierre en train de jouer du Guqin Consulat général de France à Shanghai

Lettre de Shanghai : Peux-tu nous présenter ton parcours et l’école dans laquelle tu étudies actuellement ? Qu’est-ce qui t’a poussé à y poursuivre tes études ?

Simon Debierre : La majeure partie de ma scolarité s’est déroulée à Paris jusqu’à la prépa et l’intégration à l’ESCP-Europe.

Je suis ensuite venu en échange à Shanghai où j’ai alors rencontré un peu par hasard Mme DAI Xiaolian, professeur de guqin au conservatoire de Shanghai sur recommandation de mon professeur de Paris. J’ai alors dans un premier temps effectué un semestre d’été au conservatoire avant d’y faire le grand saut en rejoignant leur master.

Ce fut un choix du cœur autant que de la raison, mû avant tout par ma passion toujours grandissante pour l’instrument, mais aussi par mes brèves expériences professionnelles effectuées dans le cadre de mes études, qui m’ont donné un aperçu des perspectives d’évolutions futures ainsi que de la réalité de la situation d’insertion des jeunes sur le marché du travail en France. Tous ces facteurs combinés m’ont ainsi amené à donner jusqu’à présent une telle orientation à ma sortie d’école.

Lettre de Shanghai : Pourrais-tu nous présenter ton instrument ? Quel rapport entretiens-tu avec lui ? Selon toi, quels sont les éléments qui distinguent la musique traditionnelle chinoise de la musique occidentale ?

Simon Debierre : L’instrument que je pratique se nomme le guqin. Cristallisé sous sa forme actuelle dès le IIIe siècle après J.C., c’est un instrument à cordes pincées qui, toute comme le jeu de go, la calligraphie et la peinture forme un ensemble d’arts traditionnels du Lettré dans la culture classique chinoise.

A l’origine, des éléments fondateurs apparaissent similaires entre les traditions occidentale et extrême-orientale : la dimension cosmogonique de la musique ainsi que son caractère quasi-sacré de régulation des humeurs et plus généralement d’harmonisation de l’homme avec lui-même. Ces notions, au cœur de l’art du guqin se retrouvent également dès l’Antiquité chez Aristote ou l’école pythagoricienne. Par la suite, si l’on se permet de résumer la musique occidentale à une émancipation progressive par rapport à la pensée judéo-chrétienne ainsi que des canons de l’harmonie et du contre-point, le guqin se distinguerait alors peut-être en réaction sur le fait qu’il est toujours resté enraciné dans la philosophie classique chinoise. Sous cet angle, le guqin n’est qu’une manifestation singulière d’un même paradigme sous-jacent au même titre que les autres arts traditionnels, qui ensemble forment une culture interpénétrée. A titre d’exemple, ma mère ayant enseigné l’art floral est capable de me faire des critiques aussi pertinentes sur mon jeu que ma professeur au conservatoire et ce, malgré une absence totale d’éducation musicale !

Pour exprimer le rapport entretenu avec l’instrument, j’emprunterais ici ces quelques lignes tirées du dernier ouvrage de François Cheng de l’Académie française "…plus qu’une technique, la musique était une compréhension de la vie, l’éveil d’une âme au-dessus de toutes laideurs, toutes bassesses. Loin d’être un divertissement, elle élevait l’Homme en lui révélant la beauté cachée de la nature ; elle prenait en charge également ses souffrances, ses frayeurs, ses nostalgies, transmuées par elle en une aspiration sans fin" (Quand reviennent les âmes errantes, 2012)

Lettre de Shanghai : Quelle est selon toi la place de la musique traditionnelle chinoise aujourd’hui en Chine ? Et à Shanghai en particulier ? Vers quelles professions s’orientent tes camarades chinois déjà diplômés ?

Simon Debierre : La musique traditionnelle chinoise aujourd’hui reste aujourd’hui secondaire voire marginale par rapport à la musique classique occidentale. A ce sujet, la dénomination administrative officielle dans les conservatoires en Chine en est assez révélatrice : le département de musique traditionnelle chinoise se dénomme département de musique folklorique ! Néanmoins, l’engouement récent pour le guqin, lui-même marginal au sein de la musique traditionnelle, semble constituer un marqueur actuel de la dynamique socio-politique nationale : suite à sa reconnaissance en tant que "patrimoine culturel immatériel de l’humanité" par l’UNESCO en 2003, le répertoire du guqin est devenu petit à petit le fer de lance d’une volonté du gouvernement central de promouvoir la culture traditionnelle. Dans cet esprit, Shanghai et Pékin apparaissent comme les deux villes où ce phénomène de "fièvre qin" prend le plus d’ampleur.

L’insertion professionnelle de mes camarades est assez variée. Ceux de la même spécialité s’orientent principalement vers des postes de concertiste indépendant, d’enseignant privé. Les autres (autres instruments, musicologues, compositeurs, chanteurs, chef d’orchestre) empruntent des voies similaires ou poursuivent leurs études en doctorat ou encore vont étudier à l’étranger, principalement aux Etats-Unis, en Allemagne ou en Italie.

Lettre de Shanghai : Quel type de relation entretiens-tu avec tes professeurs au Conservatoire de musique de Shanghai ? En quoi cette relation diffère-t-elle de celles que tu avais avec tes enseignants en France ?

Simon Debierre : L’organisation des études étant très similaire (l’obtention du diplôme est soumise à des exigences de validation de crédits à répartir entre des cours fondamentaux et des électifs), la relation professeur/étudiant diffère peu dans les deux systèmes, à l’exception importante de celle entretenue avec le professeur référent de la spécialité choisie. Il s’établit en effet une relation de maître à élève bien plus proche et engageante, permettant une véritable transmission approfondie du savoir ou d’une pratique donnée sur l’intégralité de la durée des études.

Lettre de Shanghai : Comment vit-on en tant qu’étudiant étranger sur le campus d’une grande université chinoise ? Comment se passe l’intégration ? En quoi est-ce différent de tes études en France ?

Je dirais qu’il faut savoir s’adapter ! Tant au niveau des aspects de la vie quotidienne (cantine et dortoir "à la chinoise"…) que des interactions avec les autres étudiants. La vie sociale d’un étudiant ne se structure horizontalement pas en fonction de son adhésion à telle ou telle association étudiante comme cela peut se pratiquer dans les écoles de commerce françaises. Celles-ci sont en effet inexistantes ici. L’intégration se fait plutôt de manière verticale, par les voyages organisés par différents départements administratifs mais surtout par son professeur référent. Mais dans les deux cas, l’ESCP Europe ainsi que le conservatoire de Shanghai proposent une vie étudiante extrêmement riche dans la mesure où tous deux agissent comme un lieu d’accueil d’évènements de hauts niveaux dans leurs disciplines respectives (expositions, concerts, conférences en tout genre etc.) Ah et évidemment la langue, un bon niveau aussi bien écrit qu’oral constitue un prérequis absolu ; le mandarin étant la langue commune entre tous les différents dialectes nationaux. L’anglais ne sera ici d’aucune aide…

Lettre de Shanghai : Quels conseils donnerais-tu à de jeunes Français qui veulent venir en Chine découvrir/étudier la culture traditionnelle chinoise ?

Simon Debierre : La culture classique chinoise agissant à mes yeux comme un véritable système unifié, irriguant et se manifestant à travers tous les arts traditionnels, une démarche à suivre en trois temps me semblerait alors possible : d’abord une approche horizontale et superficielle. Découvrir et avoir un aperçu le plus large possible de pratiques artistiques traditionnelles (musique, théâtre, opéra, thé, art floral, calligraphie, art martial, artisanat traditionnel d’éventail, de sceaux etc.). Ensuite, une approche verticale : se limiter à une seule pratique, celle avec laquelle l’affinité semble être la plus forte, et alors l’étudier. Enfin, les arts étant interconnectés, cet approfondissement amènera tôt ou tard à une mise en perspective théorique (historique, littéraire, philosophique) qui elle-même débouchera sur une réouverture sur toutes les disciplines annexes ; permettant alors peut-être d’effleurer du bout des doigts la quintessence de cette "Chine éternelle".

Dernière modification : 29/05/2015

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