Interview de Paloma LAFON, professeur de Français à l’Université des Media et de la Communication du Zhejiang, spécialiste des relations France-Chine.

A l’occasion des célébrations du cinquantième anniversaire de la reconnaissance de la République populaire de Chine par le Général de Gaule, La Lettre de Shanghai a interviewé Mme Paloma LAFON, jeune chercheuse française spécialiste des relations France-Chine et professeur de’ Français à l’Université des media et de la communication du Zhejiang

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La Lettre de Shanghai : Qu’est-ce qui vous a amené à rédiger une thèse sur ce sujet ?

Paloma Lafon : Depuis mon enfance, je suis passionnée par l’Orient en particulier par l’Empire du Milieu. Après avoir passé mon baccalauréat littéraire avec LV3 chinois, je me suis orientée dans les sciences humaines : Licence d’Histoire. J’ai décidé de me spécialiser en Histoire religieuse dans un premier temps. J’ai fait un Master I de recherche à l’EPHE (Paris) où j’ai traité de la conservation des corps de moines bouddhistes chinois du III° au VI° siècle. Après avoir acquis des bases solides sur les philosophies chinoises classiques, j’ai continué mes études en faisant un Master I et II en Histoire contemporaine sur les relations franco-chinoises en rédigeant un mémoire sur la reconnaissance de la République populaire de Chine par la France en 1964.

Cette thèse a pour but de comprendre l’élaboration et le processus d’une politique étrangère, entre l’acte futur fondateur et la gestion quotidienne de cette politique, c’est évoquer les espérances, les déceptions, les réalisations obtenues en vain, et enfin aboutir à l’idée que cette mission devenait impossible.

Mais pourquoi choisir la RPC ? La Chine a ceci de particulier que, de 1949 à 1964, cette formidable nation, dont la civilisation millénaire fascine les Français, est peu accessible aux Occidentaux. Contrairement aux autres États, la Chine Populaire, énorme pays au poids démographique écrasant, était une nation au passé brillant et forte de potentialités incomparables. La France ne pouvait pas ignorer la Chine populaire, l’alliée de la Seconde Guerre Mondiale.

LDS : Quel était l’état de la recherche sur le sujet ? Existait-il des travaux spécifiques sur cette question ?

P.L. : De récentes études sur la reconnaissance de la République populaire de Chine par la France ont analysé ce moment, un des plus commentés de l’année 1964. Bernard Krouck analyse cette reconnaissance par le biais de la diplomatie et de l’histoire de la société française. Cependant, il construit son raisonnement en omettant l’aspect juridique. L’étude de Christine Chaigne pallie cet oubli. Cette dernière aborde la reconnaissance à travers une démarche juridique. Par la reconnaissance de la RPC, Christine Chaigne traite du principe d’effectivité, notion utilisée fréquemment dans les textes juridiques mais peu clarifiée par les théoriciens du droit.

En raison de sources trop vastes et difficilement accessibles, les archives chinoises n’ont pas été utilisées. Puisque cette étude porte sur la politique française, il est plus pertinent de se limiter aux sources françaises, déjà très abondantes et instructives.

LDS : Quels ont été les principaux enjeux qui se sont dégagées dans votre travail ? Quelles ont été vos principales conclusions ?

P.L. :Cette étude tente de cerner la mise en place d’une politique étrangère à un moment fondateur de l’histoire contemporaine en France. Le premier septennat de la Vème République, du général de Gaulle a fixé certains principes, certaines pratiques, certaines lignes directrices que ses successeurs ont faits perdurer. L’un des éléments de cette politique gaullienne est l’établissement d’une nouvelle dynamique avec la République Populaire de Chine. Elle est une explication des réalités de la France de cette époque.

L’avenir devait se mesurer en décennies plutôt qu’en années. De ce pays pauvre, affamé, avide de reconnaissance, de Gaulle n’attendait rien, et certainement pas le mirobolant marché chinois, à l’époque inexistant. Si de Gaulle était visionnaire, il était aussi réaliste. Il savait que ses successeurs recueilleraient les fruits de ses efforts. C’est du reste Georges Pompidou, à l’automne 1973, qui sera le premier président français à voyager en Chine.

Au niveau géostratégique, cette reconnaissance est l’éclatante application des tentatives de la Troisième voie gaulliste contre le condominium américano-soviétique jusqu’à la question nucléaire.De Gaulle avait pourtant raison, mais sans doute trop tôt. C’est à partir du moment où Richard Nixon renouera avec la Chine, en 1971-72, et utilisera cette nouvelle relation gênante pour les Soviétiques, afin de favoriser le retrait américain du Sud-Vietnam, que le conflit indochinois ira vers l’apaisement.

De Gaulle a travaillé pour l’avenir. Il n’en a du reste jamais douté, persuadé qu’un jour la Chine rejoindrait la communauté des nations, convaincu que le geste de 1964 servirait à construire une relation d’amitié et de coopération entre la Chine et la France, une relation toujours d’actualité en ce début de XXIème siècle.

LDS : Quelle a été la perception de cet événement en France et en Chine à l’époque ?

P.L. : Pour les Français, reconnaître la RPC est un acte tellement audacieux dans la situation qui prévaut au début de 1964 que les Chinois ne peuvent pas y être insensibles. Cela laisse supposer une intensification des échanges économiques, un grand programme d’échanges culturels et scientifiques, passant par des projets de grande ampleur, des expositions d’envergure, la présence d’étudiants et d’enseignants en nombre significatif dans le pays partenaire… et aussi une coopération politique, des échanges de points de vue, peut-être même des initiatives communes pour ramener la paix dans le Sud-Est asiatique, région troublée à laquelle Paris et Pékin accordent une importance confirmée par les évènements. Pour Paris, ce serait tirer les bénéfices d’un acte politique majeur qui lui a valu au mieux de l’incompréhension, au pire des critiques teintées de jalousie.

L’initiative fut menée en secret. Les instances du Quai d’Orsay furent pour une large part tenues à l’écart puis elles furent mises au courant une fois l’affaire pratiquement réglée. Le gouvernement ne sut rien avant début janvier, et la représentation parlementaire l’apprit encore plus tard, d’où les objections des opposants alors que sur le fond un Mitterrand ou un Duhamel étaient d’accord avec la décision prise.

Pour le camp occidental, la colère des Etats-Unis fit place à une attitude d’indifférence agacée, tandis qu’en Europe, si l’on considérait la décision française comme fondée, la politique du cavalier seul du général de Gaulle n’était guère appréciée. En Europe de l’Est, on affichait une satisfaction de commande alors qu’un certain désarroi fut rapidement décelé par les soviétologues. Enfin, les pays du tiers-monde approuvaient, soit parce qu’ils avaient précédé la France dans cette voie, soit par antiaméricanisme, soit parce que la Chine était à leurs yeux incontournable. L’inquiétude venait des pays qui avaient eu un différend avec la Chine, comme l’Inde, qui était d’autant plus déçue que Nehru avait beaucoup misé sur la carte chinoise, ou des Etats encore fragiles de l’Afrique noire francophone, dont les gouvernements craignaient les agissements subversifs de la Chine communiste. Sur le fond, les critiques venaient essentiellement des Etats-Unis. À propos de la procédure, elles étaient particulièrement nombreuses. Le fait que de Gaulle affaiblisse l’Alliance atlantique mécontentait les pays scandinaves : les Européens de la CEE, Belges, Italiens, Néerlandais, Luxembourgeois, étaient furieux de ne pas avoir été consultés. Les Allemands y voyaient un coup sévère porté à l’esprit du traité de l’Elysée qui avait tout juste un an… Ce que de Gaulle avait peut-être gagné dans le monde arabe ou en Asie du Sud était largement perdu en Europe de l’Ouest.

Le débat ne portait donc pas sur le fond mais sur la procédure. Pour juger du fond, il restait la durée.

P.L. : Vous vivez en Chine. Cela vous a-t-il apporté un regard neuf sur ce sujet ?

Cela fait 3 ans que je vis en Chine. Après avoir étudié deux ans à la prestigieuse Université de Pékin, je suis actuellement Professeur de Français à l’Université des Médias et de la Communication du Zhejiang, à Hanzghou. De par ma vie personnelle, je me rends très souvent au Hunan, province d’origine de Mao Tsé-Toung.

J’ai constaté que la Chine et la France sont de bons amis et de bons partenaires. La Chine attache une grande importance au développement des relations d’amitié et de coopération avec la France, entend travailler avec elle pour saisir les opportunités, continuer à renforcer la confiance politique mutuelle, à approfondir la coopération pragmatique, et à élargir les échanges culturels, pour faire de la France le pont de l’amitié sino-européenne et la porte d’entrée en Europe pour les entreprises chinoises.

Dernière modification : 14/08/2014

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