Interview de Madame Yuan Xiaoyi, directrice du département des langues étrangères de l’ECNU et traductrice de JMG Le Clézio.

« La traduction s’apparente à un voyage. On peut voyager d’une œuvre à l’autre, partir, s’arrêter puis repartir à sa guise »

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Madame Yuan Xiaoyi, directrice du département des langues étrangères de l’Université Normale de Chine de l’Est a traduit une vingtaine d’œuvres littéraires françaises, dont quatre romans de JMG Le Clézio. Forte de cette riche expérience, elle nous livre sa vision de l’activité du traducteur à partir de son travail sur les romans de JMG Le Clézio.

La Lettre de Shanghai : Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre rapport au français ?

Yuan Xiaoyi : J’ai commencé à apprendre le français à dix ans, à l’école des langues étrangères de Nankin. J’ai fait mes études universitaires à l’ECNU et, après la licence, ai enseigné six ans à l’Université de Nankin où j’ai par la suite obtenu une maîtrise puis un doctorat en littérature française. Par ailleurs, j’ai fait de nombreux stages de langue en France. Mes recherches portent sur la théorie et la pratique de la traduction littéraire.

La Lettre de Shanghai : Comment avez-vous connu les œuvres de JMG Le Clézio ?

Yuan Xiaoyi : C’était il y a vingt ans, à l’époque où j’ai entrepris la traduction de La Guerre, qui a été mon premier contact avec la traduction littéraire puisqu’il s’agissait de ma première traduction. C’est Monsieur Xu Jun, traducteur majeur des œuvres de Le Clézio, qui était mon directeur de thèse lorsque j’étais étudiante à l’Université de Nankin et qui m’a suggéré de travailler sur ce roman. En ce sens, on peut dire que la traduction chinoise des œuvres de Le Clézio s’inscrit dans une tradition de maître à élève. Plus tard, à l’occasion de la Foire du livre de Shanghai en 2010, j’ai rencontré M. Le Clézio personnellement.

La Lettre de Shanghai : Quel aspect de l’écriture de JMG Le Clézio vous plaît particulièrement ?

Yuan Xiaoyi : Les quatre œuvres de M. Le Clézio que j’ai traduites sont très différentes les unes des autres. Je vois dans La Guerre, ouvrage écrit dans les années 1970, la marque des auteurs du Nouveau roman. J’ai une préférence pour Etoile errante, écrit dans les années 1980. C’est sa langue, que je trouve particulièrement pure, et sa narration qui m’ont tout de suite attirée. Je trouve en effet que sa langue s’accorde très bien à ses choix narratifs. Dans Etoile errante, l’auteur raconte l’histoire d’une petite fille pendant la Seconde guerre mondiale en adoptant son point de vue. Je crois qu’il s’agit là d’une caractéristique de l’écriture de Le Clézio : se focaliser sur le point de vue des enfants pour décrire le monde extérieur.

La Lettre de Shanghai : Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors du processus de traduction ?

Yuan Xiaoyi : L’ouvrage qui m’a posé le plus de problèmes a été La Guerre, car personnellement je n’affectionne pas particulièrement le style des auteurs du Nouveau roman, dont on trouve des traces dans ce roman. De plus, les lecteurs chinois dans l’ensemble apprécient davantage des récits plus traditionnels, des narrations plus complètes. La principale difficulté ne résidait donc pas dans la langue mais plutôt dans l’idée, dans la conception de la narration telle que la développe JMG Le Clézio dans ce roman, qui diffère grandement de la conception réaliste qui domine dans la littérature chinoise. C’est pourquoi, avec mon collègue qui a participé à la traduction, nous avons pris environ un an pour venir à bout de ce travail.
J’ai parfois éprouvé moi-même des difficultés à saisir complètement le sens de certains passages, qui m’est apparu par la suite, à la faveur du travail de recherche que j’ai mené sur les textes de Le Clézio.

La Lettre de Shanghai : Comment envisagez-vous, à partir de votre riche expérience, le travail du traducteur ?

Yuan Xiaoyi : La comparaison répandue du « pont » entre deux cultures ne correspond pas forcément à celle que je conçois de la tâche du traducteur. En effet, pour moi la traduction est une création. Lorsque j’avais une vingtaine d’années, j’écrivais des nouvelles ; j’ai arrêté d’écrire lorsque j’ai commencé à traduire. Peut-être le malheur du traducteur littéraire réside-t-il dans le fait qu’à force de fréquenter des monuments de la littérature, il réalise que les plus belles choses ont déjà été écrites, ce qui l’empêche de prendre lui-même la plume. Reste que, pour moi, traduire est un véritable bonheur, en ce que la traduction me donne accès à un autre monde.
Je dirais qu’en ce sens qu’à la différence de l’écriture, la traduction s’apparente à un voyage. On peut voyager d’une œuvre à l’autre, partir, s’arrêter puis repartir à sa guise, pour vivre de nouvelles expériences, toujours différentes les unes des autres.

Propos recueillis par Joachim Boittout et Félix Meysen.

Dernière modification : 04/08/2014

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