Interview de Jufang JIN, enseignante à l’ECNU, et traductrice récompensée par le Prix Fulei 2016 [中文]

C’est au Temple Hotel, dans une ancienne imprimerie datant de la dynastie Ming située au cœur de Pékin, qu’ont été annoncés les noms des lauréats de la huitième édition du Prix Fu Lei, le 26 novembre 2016, pour lequel étaient en lice 12 finalistes.

Les 12 titres ont été analysés, comparés et défendus par les membres du jury, qui retiennent un point commun essentiel : un travail créatif et minutieux, véritable vecteur culturel grâce auquel les œuvres littéraires françaises peuvent rayonner en Chine. Cette année, le Prix Fu Lei a couronné deux livres traduits du français vers le chinois et publié en Chine. Le prix dans la catégorie « Littérature » a été attribué à Madame Jufang Jin pour sa traduction de L’Acacia de Claude Simon, publiée en Chine par Hunan Literature & Art Publishing House.

Enseignante de français à l’Université normale de la Chine de l’est à Shanghai, Jufang Jin a accepté de répondre à nos questions.

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Jufang Jin

1° Vos lecteurs aimeraient en connaître plus sur vous, vos passions. Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis enseignante à l’Université normale de la Chine de l’Est où j’ai été étudiante en licence. Après quatre ans d’études au département de français, je suis partie en France pour faire un DEA et une thèse en littérature comparée à l’Université Paris III. C’est là que j’ai connu l’œuvre de Claude Simon. Quant à mes passions… j’aime la gastronomie. Je fais moi-même la cuisine à la maison. J’aime aussi le cinéma.

2° La langue française est bien connue pour être une langue complexe à apprendre et à maîtriser. Pourquoi avoir choisi d’apprendre de cette langue, et puis de l’enseigner ? Racontez-nous votre lien avec le français.

Il faut de nouveau évoquer ma passion pour le cinéma, notamment pour le cinéma français. Quand j’étais au lycée fin des années 1990, il n’y avait pas autant de films étrangers au cinéma et sur Internet qu’aujourd’hui. Mais il y avait de temps en temps des films français doublés qui passaient à la télé : Le Dernier métro, La Reine Margot, Fanfan la tulipe, Nikita, Jean de Florette et Manon des sources... Ces films, tellement différents des films chinois ou des grandes productions américaines qu’on voyait d’habitude, m’ont beaucoup intéressée. C’était pour voir plus de films français, sans besoin de sous-titres, que j’ai décidé d’apprendre le français à l’université. C’était par simple impulsion, mais c’est ainsi que le français est devenu l’objet de mes études et puis de mon métier.

3° Traduire un ouvrage littéraire exige des qualités rédactionnelles exemplaires que le prix Fu Lei récompense depuis 2009. Quelles ont été les raisons et/ou motivations qui vous ont poussé à vous inscrire à ce prestigieux prix en 2016 ?

J’avoue que ce prix a été une surprise à laquelle je ne m’attendais pas. C’est mon éditeur qui a eu l’idée d’envoyer ma traduction au comité du Prix Fu Lei. J’ai dit « d’accord », et j’ai rempli les formulaires…

4° Vous avez remporté le prix pour votre traduction L’Acacia de Claude Simon. Pourquoi avoir choisi un tel ouvrage, qui traverse le temps (un siècle d’histoire) et l’espace ? Pourriez-vous nous raconter votre expérience de traductrice.

L’Acacia est ma première traduction littéraire. Avant ce livre, j’ai traduit les mémoires de l’acteur Jean-Pierre Cassel et un essai littéraire de Jean Bessière, professeur à l’Université de Paris III. J’ai choisi de traduire L’Acacia d’abord car son auteur Claude Simon était le sujet de ma thèse. Claude Simon est un écrivain très intéressant, très profond et très important. Je suis persuadée que ses réflexions sur la vie et la mort, sur l’Histoire et le temps peuvent éveiller des résonances chez les lecteurs chinois qui ont aussi vécu un XXe siècle tumultueux. Mais malheureusement il est mal connu, voire méconnu en Chine. Avec L’Acacia, une œuvre qui regroupe tous les thèmes majeurs de son écriture, j’ai donc voulu qu’on le (re)lise. Je sais qu’il est difficile, que ce soit en français ou en chinois, mais c’est vraiment un auteur incontournable. En même temps, je suis aussi attirée par la particularité linguistique et stylistique du texte simonien. C’est à la fois un défi et une tentation irréfutable. Je me disais : « Ce sera chouette de traduire un auteur comme Simon ! » L’œuvre de Simon, c’est comme un poison, ça amorce.

5° La traduction de cet ouvrage vous a demandé beaucoup de rigueur et de temps. Selon vous, quelles sont les difficultés majeures que rencontre un traducteur à traduire un ouvrage français dans sa langue maternelle, à savoir ici le mandarin ? Et quelles seraient vos conseils aux futurs traducteurs souhaitant participer au Prix Fu Lei ?

Je pense que les difficultés sont différentes selon les œuvres. Traduire une œuvre philosophique n’est pas la même chose que de traduire une œuvre littéraire, et traduire un roman du XIXe siècle rencontra des difficultés différentes que de traduire un « nouveau roman » du XXe siècle. Traduire un auteur comme Claude Simon, ça exige une bonne connaissance de son écriture qui n’est pas facilement accessible. Bien sûr, les longues phrases

parfois interminables, particularité de l’écriture simonienne, doivent subir un traitement (coupage, réorganisation…) dans la langue chinoise. Mais le plus important c’est de se mettre à la place de l’écrivain pour comprendre ce qu’il a voulu faire entendre par son œuvre. Cela peut conditionner la stratégie et les techniques que le traducteur emploie dans son travail.

Le Prix Fu Lei est un prix prestigieux. Il a beaucoup contribué aux échanges culturels entre la Chine et la France en promouvant les bons livres et les bonnes traductions. En tant que traducteur, on doit avoir l’œil et le cœur : l’œil pour repérer le bon livre ; le cœur pour sentir le livre et être digne de ce travail. Il faut souligner, malgré l’auréole du Prix Fu Lei, que la traduction est un travail solitaire, qui demande beaucoup d’investissement mais peu rémunéré à l’heure actuelle. Il faut prendre sa responsabilité.

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Jufang Jin à gauche sur la photo

Propos recueillis par Charlotte Hyvernaud et Camille Corduan

L’Acacia
Claude Simon éd. Minuit
Trad. Jin Jufang Hunan Literature & Art Publishing House
Ce roman couvre une immense plage d’espace et de temps : de Madagascar jusqu’en Belgique et d’Espagne jusqu’à Moscou, un siècle entier. Mais l’acacia centenaire qui lui donne son nom se dresse, lui, dans le jardin d’une vieille demeure du midi de la France. C’est dans cette maison qu’à la suite d’une bataille perdue un ancêtre s’est jadis suicidé, qu’une femme a vécu sa jeunesse avant de rencontrer et d’épouser, au mépris des convenances, un officier issu d’une famille de paysans jurassiens, c’est de là que ce dernier est parti pour la guerre, un jour d’août 1914, de là aussi que partira son fils, vingt-cinq ans plus tard, pour une autre guerre. Devant la fenêtre par laquelle il aperçoit le feuillage de l’acacia à peine agité par la brise, il commencera un soir à écrire.

Dernière modification : 02/02/2017

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