Interview de Jean-François Vergnaud

Jean-François Vergnaud, professeur des universités, est un acteur marquant de l’enseignement supérieur français en Chine. Après de nombreuses années au service du développement de la langue et de la culture chinoises à l’Université Paul Valéry (Montpellier 3), Jean-François Vergnaud a occupé le poste d’attaché de coopération universitaire auprès du Service de coopération d’action culturelle de l’Ambassade de France à Pékin de 2007 à 2010. Il dirige depuis l’Institut franco-chinois de l’Université Renmin de Chine, situé à Suzhou. Jean-François Vergnaud a été nommé au grade de Chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur le 18 avril 2014.

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Vous êtes le doyen français de l’Institut franco-chinois de l’Université Renmin de Chine que vous avez contribué à créer en 2010. Quelles sont les spécificités de cet institut franco-chinois ? Quels projets de développement à court et à moyen termes portez-vous pour votre institut ?

En fait, l’IFC Renmin s’inscrit pleinement dans la logique des instituts franco-chinois dédiés aux sciences de l’ingénieur (Centrale Pékin, Institut sino-européen d’ingénierie de l’aviation de Tianjin, Université de technologie sino-européen de l’université de Shanghai, Institut franco-chinois d’énergie nucléaire ou ParisTech Jiaotong Shanghai). Ces instituts représentent la volonté et la spécificité française de privilégier la création de facultés de coopération associant plusieurs établissements français à une université chinoise partenaire et conduisant à une double diplômation française et chinoise. L’IFC Renmin se distingue de ses homologues sur quatre plans : il associe, côté français, deux universités publiques à une grande école de commerce ; il offre une triple diplômation (licence et master) en cinq ans ; ses disciplines de spécialité relèvent des sciences humaines et sociales (finance, sciences de gestion et d’administration, négociation et gestion de projets interculturels, etc.) ; enfin, nos étudiants chinois bénéficient à 100% d’une mobilité vers la France en 3e et 5e année d’études. Notre souhait (et cela inclut nos partenaires chinois de l’Université Renmin) serait d’aller assez vite au-delà de l’existant. Notre convention fondatrice devant être renouvelée (et donc renégociée) à l’automne 2015, trois pistes sont dès aujourd’hui à l’étude et ont fait l’objet de premiers échanges à l’occasion de notre conseil d’administration du mois de juillet dernier : développer les projets de recherche et de formation à la recherche (en particulier au niveau doctoral), élargir notre offre de formation en privilégiant la cohérence (humanités classiques et modernes ; mathématiques appliquées ; droit international…) ; enfin, explorer les voies d’un élargissement à d’autres établissements du monde francophone (Belgique, Québec par exemple), de manière à ouvrir notre institut vers l’Europe et le monde nord-américain.

Aujourd’hui, la majorité de vos effectifs sont composés d’étudiants chinois mais votre établissement accueille également des étudiants français. Que souhaitez-vous leur proposer ?

Notre souhait, et celui de la partie chinoise, est de permettre à nos étudiants français d’obtenir une véritable diplômation chinoise de niveau master et plus seulement, comme c’est le cas aujourd’hui, une validation de leurs études en Chine dans leur cursus français. La seule condition imposée par la réglementation est d’accepter de passer à minima une année universitaire en Chine. Ce n’est pas encore le cas de nos étudiants originaires de Kedge, qui ne passent qu’un semestre de mobilité sur place, mais nous réfléchissons là aussi aux meilleurs moyens de transformer ce séjour d’initiation au monde chinois en un parcours Asie orientale plus consistant et plus enrichissant.

Selon vous, quelle place occupent les projets expérimentaux tels que l’IFC Renmin au sein du paysage de l’enseignement supérieur chinois ?

Je ne sais pas s’il faut encore parler d’expérimentation. Dans notre cas certainement puisque nous venons à peine de diplômer de licence chinoise notre première promotion expérimentale de 2010, mais beaucoup moins dans tous les établissements qui nous ont précédés. Qu’il s’agisse de Centrale Pékin ou du GEA Tianjin pour la France, ou encore des universités de Nottingham et Liverpool pour le Royaume-Uni. L’internationalisation de l’enseignement supérieur chinois, dans sa forme moderne, est à l’œuvre depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001 et la promulgation des textes réglementaires chinois qui l’ont accompagné dans le domaine éducatif. Je pense que cette quinzaine d’années a donné au gouvernement chinois et aux universités de ce pays, une idée assez claire des buts à atteindre et des moyens à se donner pour les atteindre. Les progrès des meilleures universités chinoises dans les classements internationaux en témoignent. Les coopérations internationales, y compris bien sûr avec la France, y ont apporté leur part.

Avant d’arriver à Suzhou, vous avez effectué une carrière universitaire à l’Université de Montpellier 3 puis contribué au développement de la coopération universitaire à l’Ambassade de France en Chine. Quels nouveaux défis ont représenté votre rôle de doyen français de l’Institut Franco-chinois de l’Université Renmin ? Quelles sont les différences entre la culture universitaire française et chinoise ?

Comme vous le soulignez, j’ai une longue carrière derrière moi, beaucoup plus longue d’ailleurs dans son passé que dans son avenir… En fait, j’ai consacré ces bientôt quarante années passées à une double mission : aider à faire connaître et aimer la Chine en France, et inversement (ou plutôt complémentairement) à faire connaître et aimer la France en Chine. Et cela dans tous les domaines qui ont pu, à un moment ou un autre, relever de mes compétences. Assumer la direction française de l’IFC Renmin est, à coup sûr, l’un de mes derniers défis professionnels. Par chance pour moi, c’est l’un des plus difficiles et des plus passionnants. Difficile, car il n’est jamais donné à l’avance de travailler (et encore moins d’assumer des responsabilités) au sein d’une institution dans un pays aussi éloigné du sien. Les objectifs stratégiques, les moyens de les atteindre, les voies à suivre, les modes de vie et de travail, mais aussi les sentiments et leurs modalités d’expression, peuvent différer grandement entre collègues français et chinois. Tout repose en fait sur le respect de l’autre, sur le respect mutuel. Il s’agit en permanence de rechercher et surtout de trouver ce que les Classiques chinois appelaient le Zhongyong (中庸), expression que les jésuites traduisaient par « Juste milieu » et que l’on pourrait aussi appeler le « point d’équilibre ». Et c’est précisément ce qui est passionnant, la recherche de l’équilibre, comment continuer à avancer, à tendre vers les objectifs fixés, sans rompre le fragile équilibre qui préside à nos relations ? Voilà le défi de ces premières années de l’IFC Renmin. Quant aux différences entre culture universitaire française et chinoise ? Elles ne sont pas énormes, en particulier du côté enseignants-chercheurs et des personnels administratifs. Elles sont mêmes tout à fait compréhensibles, d’un point de vue français : les universités chinoises sont, au même titre que leurs homologues françaises, sous la tutelle d’un ministère (en général aujourd’hui, celui de l’Education) ou d’une autorité locale déléguée, mais avec pour particularité de recruter leurs étudiants sur concours, comme le font nos grandes écoles…

On dit souvent que Shanghai n’est pas vraiment représentative de la Chine car elle est très cosmopolite. Que pensez-vous de Suzhou, qui accueille aussi de plus en plus d’étrangers et de ressortissants français ?

Il me semble que l’on peut en effet parler de l’émergence d’un cosmopolitisme en Chine, en particulier dans la jeunesse, et l’on rencontre de plus en plus fréquemment les phénomènes d’acculturation qui l’accompagne. Et ce, malgré la volonté manifeste, en tout lieu, du gouvernement chinois de promouvoir la culture nationale. Ce cosmopolitisme et ses diverses manifestations touchent aussi de plus en plus les populations étrangères résidentes en Chine. Populations chinoises et étrangères sont encore loin d’être assimilées ou assimilables (ne serait- ce que pour des questions linguistiques), mais nous sommes très loin de ce que les plus anciens d’entre nous ont pu vivre à la fin des années 1970 ou même dans les années 1980. Il est difficile d’imaginer, en vivant la Chine d’aujourd’hui, ce qu’étaient les conditions de vie des étrangers en Chine à cette époque et la difficulté qu’il y avait à communiquer ou à établir des liens, autre que purement professionnels, avec la population chinoise. Souvenons-nous que le premier mariage entre une Française et un Chinois en 1978 faisait l’objet en France des grands titres du journal télévisé de 20h ! Bien des choses ont changé depuis cette époque, et de ce point de vue dans le bon sens. Il convient aussi sans doute de séparer au sein des communautés étrangères, ceux qui viennent en Chine en qualité d’expatrié, au plus pour deux ou trois ans, de ceux qui, de plus en plus nombreux aujourd’hui, ont décidé de s’y installer durablement. Le plus souvent par le biais de mariages mixtes. Dans ce dernier cas, cosmopolitisme et imprégnation réciproque finissent par jouer à plein. Il est difficile d’en mesurer les effets concrets aujourd’hui, mais ils ne sont sans doute pas négligeables. Il n’y a pas d’assimilation de l’autre, qui reste autre… et étranger, mais pas de rejet non plus. Un cas à part qui trouve aujourd’hui sa place dans la société chinoise. Ce phénomène me paraît assez général en Chine, à Shanghai bien sûr, mais aussi à Suzhou ou encore ailleurs en Chine. Mon immense regret, concernant la communauté française de Suzhou, est l’absence d’un véritable enseignement primaire et secondaire dans notre langue et dans nos modes d’enseignement. Un enseignement qui serait ouvert aux enfants français, mais aussi aux enfants chinois de parents francophiles, qui ne manquent pas.

Vous avez récemment été nommé au grade de Chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur. En tant que français habitant à l’étranger, qu’est-ce que cette distinction représente pour vous ?

Pour vous dire la vérité, cette nomination fut une surprise totale pour moi. Je ne l’ai d’ailleurs apprise que de manière indirecte, par des collègues en France. La surprise passée, l’émotion a suivi. Le souvenir de mes parents et de mes maîtres décédés à qui je dois ce que je suis aujourd’hui et qui me vaut cette distinction. La France, mon pays, me remercie, m’honore d’être ce que je suis aujourd’hui, de ce que j’ai décidé de faire de ma vie. Que demander de plus, que demander de mieux ? Mais au-delà de la surprise et de l’émotion, c’est aussi un poids, une responsabilité qu’il faut assumer. Il ne suffit pas d’être distingué, encore convient-il de s’en montrer digne. Un défi de plus...

Dernière modification : 08/09/2014

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