Interview de Benoit VERMANDER, jésuite et sinologue.

Benoît Vermander, jésuite et sinologue, est professeur de sciences religieuses dans la faculté de philosophie de l’Université Fudan à Shanghai. Il y dirige le Centre de recherche Matteo Ricci - Xu Guangqi sur le dialogue entre civilisations. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont "L’Empire sans milieu, essai sur la ’sortie de la religion’ en Chine" (DDB, 2010) ; "La Chine ou le temps retrouvé" (Presses Universitaires de Louvain, 2008) ou encore "L’enclos à moutons, un village nuosu au sud-ouest de la Chine" (Les Indes savantes, 2007). M. Vermander a accepté de répondre aux questions de la Lettre de Shanghai, l’occasion pour nous d’aborder avec lui la question de la coopération universitaire entre la France et la Chine.

M. Benoit VERMANDER - JPEG La Lettre de Shanghai : Depuis quand travaillez-vous avec la Chine ?

Benoit VERMANDER : En 1987, j’ai participé à la mise en place du jumelage entre le Sichuan et la région Midi-Pyrénées... Ce fut ma première rencontre avec la Chine. Suivirent des séjours d’études et plusieurs initiatives. En 1996 je pris la direction de l’Institut Ricci de Taipei, et nous nous embarquâmes très vite dans des projets de recherche, colloques et publication avec diverses institutions chinoises – ainsi d’un colloque, exposition croisée et concert d’orgue centrés autour du thème « art contemporain et expérience spirituelle » fin 1997 à Beijing, avec l’Académie nationale des Beaux-Arts. Les thématiques qui suivirent furent essentiellement axées autour des « ressources culturelles du développement durable », en partenariat avec l’Académie des sciences sociales du Sichuan ou l’Institut chinois de relations internationales par exemple. Ces projets « globaux » ont été accompagnés d’initiatives et recherches locales, notamment avec la minorité Yi du Sichuan, toujours en partenariat avec des institutions locales.
En 2009, je suis entré dans la Faculté de philosophie de l’université Fudan, et mon travail est désormais de facture plus classique : enseignement, publications pédagogiques et universitaires, animation d’un petit centre de recherche.

LDS : Quelles sont les thématiques de recherche qui rencontrent le plus grand succès auprès des étudiants chinois ?

B.V. : C’est aussi varié qu’ailleurs… De par leur formation, les étudiants chinois choisissent d’abord des sujets très « classiques », ancrés dans la ligne dominante d’un champ. Mais ils sont heureux lorsqu’au fil d’un dialogue ils déterminent eux-mêmes une thématique plus novatrice : j’ai une étudiante qui, intéressée par la psychologie religieuse, travaille aujourd’hui en Allemagne sur la notion d’ « empathie ». Une autre a d’abord étudié des rites religieux locaux puis a croisé cela avec son intérêt pour les recherches sur le théâtre et l’expressivité ; nous avons plusieurs étudiants travaillant dans le domaine des « études classiques comparées », c’est-à-dire sur la façon dont les missionnaires jésuites des 17-18ème siècles interprétaient les classiques chinois tandis que les Lettrés chinois lisaient à leur façon les ressources scientifiques et scripturaires apportés par les missionnaires…

LDS : Pouvez-vous expliquer en quoi consiste le centre Matteo Ricci-Xu Guangqi ?

B.V. : Son nom entier est « Centre Xu Guangqi – Matteo Ricci pour le dialogue entre les civilisations »… C’est un peu pompeux, mais dessine une sorte d’idéal. Le centre a été créé à la faveur de l’Exposition universelle de 2010, sous l’égide de Xu Guangqi, figure tutélaire de Shanghai et grand ami de Matteo Ricci. Il fait donc allusion à l’histoire culturelle de Shanghai, ouverte dès le départ sur le dialogue et l’universalité, et à l’échange entre ressources confucéennes et chrétiennes qui, aux 17ème et 18ème siècles, a été si fécond pour la dynamique intellectuelle tant de la Chine que de l’Occident. Il se veut un lieu qui (a) étudie l’histoire de ce dialogue, notamment par la publication de ses « sources » ; (b) effectue des recherches de fond sur la « méthodologie du dialogue », notamment par le biais des ressources offertes par la philosophie du langage ; (c) met en contact des universitaires et décideurs autour de thématiques qui déterminent aujourd’hui la façon dont la Chine dialogue avec d’autres civilisations.

LDS : Que pensez-vous du modèle de développement économique et social chinois ?

B.V. : Les succès rencontrés ces trente dernières années sont sans précédent dans l’histoire. Maintenant, tout modèle de développement rencontre à un moment donné du temps un problème d’essoufflement, il nécessite d’être réalimenté par des ressources nouvelles, en partie contraires à celles qui lui ont réussi dans une première phase. La durabilité des grandes civilisations a tenu à leur capacité à faire évoluer leur modèle. « Diversité » est à mon sens le maître mot du renouvellement du modèle que la Chine doit entreprendre : le développement de l’ouest du pays ne peut simplement suivre le modèle de sa partie est ; les cultures, modes de vie et traditions des régions périphériques de la Chine doivent relayer celles élaborées dans l’histoire autour du bassin des grands fleuves ; la préservation de la diversité des ressources naturelles va de pair avec celle de la gestion humaine de ces mêmes ressources… Lorsqu’un habitat naturel est centré autour d’une plante ultra-dominante il est à la merci d’un virus… Il résiste beaucoup mieux lorsque la diversité des espèces leur permet de se suppléer l’une l’autre. Cette parabole me semble éclairante pour évaluer l’état présent du modèle de développement chinois.

LDS : Quels sont, à votre avis, les sujets nécessitant une plus grande coopération entre la France et la Chine ?

B.V. : Je mentionnerais d’abord « l’éthique », prise au sens large : éthique des affaires, éthique biomédicale, éthique et droit… Non pas parce que le thème serait laissé en jachère dans la Chine contemporaine, mais parce que nous avons développé avec succès une « éthique par cas », une éthique qui a aussi bénéficié de l’apport de philosophes comme Ricoeur ou Lévinas, sensible à l’inscription des problèmes dans le tissu de notre humanité et de notre sociabilité. Les étudiants chinois que je vois travailler en ce domaine conservent souvent une optique plus rigide, qui travaille en cascade autour de « grands principes », et les conclusions sont de fait souvent inopérantes. L’éthique, en Chine, est aujourd’hui déconnectée du réel (ce qui est paradoxal lorsqu’on pense à la façon dont elle est ancrée dans la tradition confucéenne)… Dans la même ligne, la France peut apporter beaucoup en matière de « responsabilité sociale des entreprises » (et c’est d’ailleurs l’un de mes thèmes de recherche, en partenariat avec certaines entreprises), là encore pur montrer que son développement tient d’abord à un « vécu », à une responsabilisation personnelle. Troisième et dernier thème que je privilégierais : celui du « soin ». L’expérience acquise en matière de prise en charge de la vieillesse par exemple va être très précieuse pour la Chine. Ajoutons bien sûr qu’il ne s’agit pas seulement d’apporter mais, indissociablement, d’apprendre. Sur ces trois sujets, la Chine a sa tradition propre, mais une tradition qui demande tant à être revivifiée qu’à vivifier des traditions venues d’ailleurs.

LDS : A l’aube du 50e anniversaire des relations franco-chinoises, comment voyez-vous l’avenir de la relation ?

B.V. : Elle sera d’abord vivifiée par la société civile : les étudiants ou stagiaires français en Chine doivent être encouragés à nouer des amitiés vives, à aller au delà des cercles de relations naturelles, à approfondir non seulement la langue mais la culture et la mémoire de ceux qu’ils rencontrent. De même, il faut faire en sorte que l’expérience des étudiants chinois en France soit de l’ordre d’une découverte, d’une ouverture existentielle – et les associations d’accueil en milieu local jouent à cet égard un rôle essentiel. J’en ai vu, j’en vois des exemples heureux à Toulouse. L’échange d’artistes, la capacité à se laisser surprendre, à aimer des oeuvres produites en d’autres contextes nourrissent aussi la durabilité de la relation. Là encore, à Toulouse, les réseaux d’amitiés nouées autour du peintre Li Jinyuan depuis sa première venue dans la région en 1995 suscitent mon admiration. A mon sens, cette dimension affective, vivante, réfléchie des relations nouées et à nouer constitue le terreau dans lequel les relations économiques peuvent s’enraciner, être pondérées avec sagesse et grandir avec persévérance.

LDS : Qu’attendez-vous de la création du centre d’études françaises à Fudan ?

B.V. : Les sujets que je viens d’évoquer sont largement interdisciplinaires. La pensée et l’université française ont su développer des ponts entre les disciplines et les méthodologies qui évitent à ceux qui les empruntent de s’enfermer dans le carcan d’une approche, d’un corps unique de références, d’une vision unilatérale. J’attends donc de ce centre qu’il favorise l’interdisciplinarité, proposant des questions sur lesquelles le dialogue entre scientifiques, littéraires, sociologues, philosophes, psychologues… s’avère être fécond. J’espère aussi que les questions qu’il posera seront pertinentes tant pour la Chine que pour ses partenaires, à commencer par l’Europe. Il s’agit avant tout de chercher ensemble des façons d’aborder des problèmes tels que les ressources culturelles du développement durable, la façon d’aborder les défis bioéthiques, le partenariat entre Etat, société civile et entreprises, ou les modes d’un « vivre-ensemble » pacifié et inventif dans les nouvelles configurations sociales et planétaires qui sont les nôtres. Les ressources de la tradition française et européenne d’une part, de la pensée chinoise de l’autre ne demandent qu’à être croisées, pour le plus grand bénéfice de tous et de chacun.

Propos recueillis par Tara VARMA.

Dernière modification : 15/08/2014

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