HISTOIRE DE SHANGHAI - Quand la Huaihai Lu s’appelait l’avenue Joffre

David Maurizot, Président de la Société d’Histoire des Français de Chine à Shanghai, est notre guide pour la suite de notre visite aux origines de la Concession française. Si nous vivons dans cette ville aujourd’hui, c’est un peu grâce aux pionniers qui ont construit sur un terrain marécageux ce premier comptoir français au milieu du XIXème siècle. Alors suivons le guide pour retrouver les traces de cette époque qui subsistent encore aujourd’hui !

Le quartier français s’agrandit

JPEGÀ partir des vestiges des anciens remparts de la vieille ville, à l’angle de Renmin Lu et Dajing Lu, reprendre Yunnan Lu vers le nord puis Huaihai Lu vers l’ouest pour arriver sur Xizang Nan Lu. Fait courant à Shanghai, l’atmosphère change du tout au tout sur quelques centaines de mètres. Nous voici de retour au XXIème siècle, sur une artère toujours aussi animée qu’elle l’était au siècle dernier. Xizang Lu (ex-Boulevard de Montigny) a marqué la limite ouest du quartier français jusqu’en 1900. La concession s’est alors agrandie d’un terrain au sud de People Square avant de s’étendre considérablement jusqu’à Huashan Lu à l’ouest et Zhaojiabang Lu au sud en 1914. Le début du XXème siècle marque l’apogée de la Concession Française qui compte 498.193 habitants en 1934, dont 18.899 étrangers parmi lesquels 8.200 Russes-Blancs et seulement 1.430 Français.

C’est au début du XXème siècle que l’on comble les ruisseaux et trace de belles avenues pour aménager le quartier, dont l’axe principal qui est l’Avenue Joffre (Huaihai Lu). Les platanes sont plantés pour maintenir la fraîcheur en été, les Chinois les appellent 法国梧桐 (faguo wutong "arbres français").

Au sud du champ de courses

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À l’angle de Xizang Lu et Huaihai Lu se trouvait un collège franco-chinois tenu par des frères maristes, qui est toujours une école où l’on apprend le français de nos jours.

Plus haut sur Xizang Lu se trouve le bâtiment de la YMCA de Shanghai, qui lui non plus n’a guère changé. Il abrite d’ailleurs toujours les bureaux de la direction de la section shanghaienne dans une aile de l’étage, la majeure partie du bâtiment ayant été reconvertie en hôtel. C’est l’un des rares bâtiments de Shanghai combinant une structure moderne et des éléments de style chinois.

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Plus haut sur Xizang Lu se trouve Dashi jie ("le Grand Monde") qui vient de rouvrir fin mars après une rénovation complète. Construit en 1917, il abritait à l’origine des attractions populaires comme des spectacles de marionnettes ou d’opéra, avant de devenir la propriété d’un chef de gang et d’abriter des salles de jeu et des prostituées. Vous pouvez en avoir une bonne vue d’ensemble depuis la passerelle piétonne qui traverse la rue. En 1937, les Chinois ont par erreur largué leurs bombes visant un croiseur japonais trop tôt et fait 1000 victimes civiles juste sur ce carrefour.

De l’autre côté de la rue se trouve le Shanghai Concert Hall, anciennement Théâtre de Nanking, bâti en 1930. C’était l’un des nombreux lieux de divertissement de la Concession française, situé à deux pas du champ de courses. En 2007, un chantier dont les Chinois sont coutumiers soulevait le bâtiment pour le déplacer de 66m vers l’est, laissant ainsi la place à la construction de la Yan’An Lu surélevée.

Le long de l’avenue Joffre

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Après avoir contourné le théâtre, vous pouvez ensuite traverser le Shanghai Plaza pour revenir sur Huaihai Lu que l’on poursuit vers l’ouest. Au niveau de l’actuel parc de Huaihai (淮海公园) se trouvait un cimetière réservé aux étrangers, Baxianqiao. Il a été supprimé lors de la Révolution Culturelle et forme à présent ce parc. Quelques tombes étrangères sont encore visibles dans le mémorial de Soong Qinling à Gubei mais les autres ont disparu.

Au 193, la caserne des pompiers a traversé le siècle puisque le bâtiment de briques rouges date de 1911. Par contre, la tour observatoire de 8 étages a été démolie dans les années 1980. Un peu plus loin l’ancien poste de police central très bien rénové offre un bel écrin à la boutique Hermès. Au 375 se trouvait le Conseil Municipal Français construit en 1909. Cette portion de l’Avenue Joffre formait ainsi le centre du quartier français en concentrant les services municipaux, les lieux de divertissements et de résidences se distribuant aux alentours.

Autour de la rue Vallon

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Poursuivons vers l’ouest jusqu’à franchir la Chongqing Nan Lu. Depuis la passerelle on peut observer un bel exemple d’immeuble résidentiel de l’époque. Un peu plus loin, prenez Yandang Lu sur votre gauche. C’est ici que se tient chaque année la Semaine Française et où des exposants viennent proposer leurs produits français de toutes sortes, recréant un petit village français au cœur de Shanghai. Prenez Nanchang Lu sur votre droite et essayez de passer la porte du n°47. Le bâtiment construit en 1926 abrite à présent un Institut de Sciences et Techniques et les gardes ne sont pas toujours accueillant envers les visiteurs. Si vous êtes chanceux, vous voici revenus près de 100 ans en arrière dans le collège municipal français. Dans son livre Stateless in Shanghai, Liliane Willens se souvient que son école accueillait environ 500 élèves dans les années 1930 dont 2/3 de nationalité française. Aucun critère de discrimination raciale ou de nationalité ne s’appliquait dans cet établissement, qui accueillait aussi quelques enfants de riches familles chinoises. Comme à présent, il dépendait du Ministère de l’Éducation Nationale, suivait le programme français et la plupart des professeurs venaient de France. Le 2ème étage abritait également la bibliothèque de l’Alliance française, et le bâtiment accueillait régulièrement des expositions artistiques.

Vous pouvez contempler de magnifiques vitraux dans la montée d’escalier, fabriqués non loin de là dans les ateliers de l’orphelinat de Tushanwan (Tou-Se-We). Cette institution jésuite formait ainsi les orphelins qu’elle recueillait à divers métiers artistiques, donc la fabrication de vitraux. La rambarde contient également les lettres "CSF" imbriquées, car avant d’abriter une école ce bâtiment était le Cercle Sportif Français. En ressortant de l’autre côté du bâtiment, vous pouvez avoir une vision d’ensemble de l’édifice et de son jardin. Vous pouvez profiter du calme de la terrasse pour prendre un verre ou manger un morceau, à l’abri de l’agitation de la ville.

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Autrefois, le parc du collège communiquait avec le parc Fuxing tout proche. Celui-ci a été conçu en 1909 par les Français à partir du jardin privé d’une résidence de la dynastie Ming, auxquels ont été ajouté des éléments de jardin à la française, comme les pelouses et la roseraie.

En ressortant, poursuivre sur Nanchang Lu et prendre à gauche sur Sinan Lu puis à droite sur Gaolan Lu. Derrière les platanes au n°16 se cache l’église orthodoxe Saint-Nicholas, fondée par les Russes-blancs qui, fuyant les révolutionnaires, se sont réfugiés nombreux à Shanghai où ils vivaient dans les concessions étrangères.

Au bout de la rue, prenez Ruijiner Lu sur votre gauche et entrez dans le lilong au 48. Vous voici dans une autre des surprises de Shanghai, un lilong de petits immeubles et de villas individuelles avec leurs jardins à deux pas de l’animation de Huaihai Lu. À la sortie sur Maoming Lu, anciennement rue Mercier, reprenez vers le nord jusqu’à l’angle avec Nanchang Lu. À l’angle nord se trouve l’immeuble d’appartements Astrid, construit en 1932. C’est le premier des grands immeubles Art Déco de la Concession Française, il se distingue par sa flèche caractéristique.

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Entrez dans le lilong qui fait face à l’immeuble Astrid. Là encore, on se retrouve dans un havre paisible. Reprenez vers la droite jusqu’au Cathay, ce magnifique cinéma Art Déco qui fait toujours le plein de nos jours. Inauguré le 1er janvier 1932, son immense salle de 1080 places accueillait une programmation de films anglais et américains principalement. De nos jours, la grande salle a été scindée en trois salles plus petites et il ne subsiste rien de la décoration intérieure. À noter que le cinéma est arrivé très tôt à Shanghai, les films des frères Lumière y étant projetés dès 1896 !

Un peu plus au nord se trouve Grosvenor House, une résidence d’appartements avec services de 18 étages construite par Victor Sassoon. Son architecture imite les gratte-ciels new-yorkais, mais à l’époque le pari était osé car personne ne s’était risqué à élever un immeuble aussi imposant sur les sols marécageux de Shanghai. Toutefois, ce projet fut une réussite notamment grâce à sa localisation privilégiée au cœur du quartier français. Cette résidence abrite à présent un hôtel Jinjiang Inn qui fut longtemps la résidence des hôtes du gouvernement. C’est là notamment que fut signé par Zhou Enlai et Richard Nixon le 27 Février 1972 le Communiqué de Shanghai qui fut le prélude à la normalisation des relations sino-américaines.

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Enfin, notre promenade s’achève au Cercle Sportif français, englobé depuis 1989 dans le complexe hôtelier de l’Okura Garden Hotel. Le bâtiment originel inauguré en 1926 subsiste au pied de la tour de l’hôtel, et face au jardin. C’est le premier projet des jeunes architectes Alexandre Léonard et Paul Veysseyre qui vu son succès sera suivi de nombreuses autres réalisations. Ce fut un lieu important de loisirs et de socialisation où tout le gratin de la société shanghaienne se devaient de se montrer. Doté de cafés, de restaurants, de courts de tennis, d’une piscine couverte de 54m et surtout d’une grande salle de bal au parquet monté sur ressorts à l’étage, il connut très vite un grand succès. D’autant plus que ce fut l’un des rares clubs à être ouverts aux femmes ainsi qu’aux Chinois.

L’entrée principale se trouvait à l’origine sur la rue du Cardinal Mercier, à présent Maoming Lu. Vous pouvez y admirer le hall d’accueil qui n’a pratiquement pas changé, et tenter d’apercevoir la salle de bal en montant à l’étage mais elle n’est pas toujours accessible. Enfin, prenez l’ascenseur de la tour pour une vue panoramique du quartier depuis le 33ème étage, côté sud et côté nord en redescendant d’un étage par l’escalier. Depuis Xujiahui jusqu’à la Tan’An Lu, vous avez sous les yeux le quartier français composé de lieux qui ont marqué l’histoire de Shanghai, imbriqués dans le tissu urbain du XXIème siècle. Shanghai se réinvente sans cesse, toujours à la pointe de la modernité !

Notre guide

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David Maurizot, établi en Chine depuis 14 ans, s’est pris de passion pour l’histoire de Shanghai en découvrant lors de sa première balade des maisons coloniales en pleine ville. Ses nombreuses lectures et ses discussions avec des amis tout aussi passionnés lui ont permis de se forger une bonne connaissance des personnages et des lieux célèbres de Shanghai. En plus de ses activités professionnelles (il dirige le bureau Chine d’un cabinet de conseil français et est membre du Bureau de la Chambre française de commerce), il est également Président Shanghai de la Société d’Histoire des Français de Chine dont le but est de mutualiser les recherches de tous afin de transmettre la mémoire de ces hommes et femmes qui bien avant nous ont découverts et appris une Chine qui, par certains aspects, reste proche de celle d’aujourd’hui. La Société est également parfois sollicitée pour répondre à la demande de familles cherchant des informations sur les activités ou le parcours de l’un de leurs parents. N’hésitez pas à le contacter si vous souhaitez apporter votre pierre à l’édifice.

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Martine Caron lepetitjournal.com/shanghai Lundi 26 juin 2017

Dernière modification : 04/08/2017

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