Gazette de Changhai - 62 : Lorsque la Municipalité se heurte à plus fort qu’elle

Dès sa nomination, le Consul général M. Jacques MEYRIER donna la ton de son mandat en se fixant pour tâche d’assainir l’administration de la Municipalité. Pour parvenir à son objectif, il commença par combattre la corruption et multiplier les descentes de police dans les bars à opium et les maisons de jeux, de façon à se constituer une réputation de bon gestionnaire. Néanmoins, il évita l’affrontement direct avec le gang de la Bande verte et de son membre le plus célèbre, DU Yuesheng, aux soutiens trop nombreux tant de la part des notables de la municipalité que du parti au pouvoir à Nankin.

De bonnes résolutions

A l’occasion de son discours de politique générale au moment de sa prise de fonction en février 1932, M. MEYRIER nouveau Consul général, énuméra les trois nouvelles priorités des autorités françaises qu’il comptait mettre en œuvre dans la Concession : préservation de l’ordre et de la sécurité, amélioration du fonctionnement de l’administration municipale et promotion de la prospérité au sein de la concession française.

Première priorité : l’éradication de la corruption au sein de la garde municipale et des services de la police. Dans ce but, des dizaines d’agents furent renvoyés, tant au niveau des officiers que des supplétifs. Pour ce qui était de l’administration, le Consul général nomma comme conseillers du Conseil municipal des membres de la « bonne bourgeoisie », et notamment M. WEI Tingrong, adversaire notoire de DU Yuesheng. Il se fit par la suite représenter systématiquement en commission provisoire (conseil municipal) par son adjoint M. COIFFARD, de façon à éviter le contact direct avec DU Yuesheng, représentant des contribuables chinois, que son prédécesseur avait mis un point d’honneur à rencontrer à chaque réunion.


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Conseillers municipaux chinois de la concession française

En plus de ces mesures énergiques, M. MEYRIER fit promulguer des lois draconiennes pour la lutte contre la drogue et les jeux, très vite mises en application : dès septembre 1932, il pouvait ainsi faire saisir un stock d’opium d’une valeur d’environ 300 à 500.000 dollars chinois. Les arrestations de trafiquants passèrent de 48 en 1931 à 475 en 1932, et celles de propriétaires de bars à opium de 465 à 2.053. Une « brigade des jeux » fut également créée, dont la tâche était de traquer les maisons de jeux et de faire condamner leurs propriétaires.

Malgré ces diverses tentatives d’éradication des fléaux qui gangrenaient la concession, M. MEYRIER n’alla pas jusqu’à s’aliéner totalement DU Yuesheng, tant il put mesurer rapidement l’avantage qu’il avait de le garder comme « instrument » au service de ses intérêts.

Un pragmatisme de bon aloi

Le Consul général avait en effet mesuré l’importance du rôle que DU Yuesheng continuait de jouer dans la ville chinoise, rôle conforté par sa position de notable acquise au fil des années et consolidée par une position officielle au sein du Kuomingtang, fruit d’un rapprochement opéré dès 1930, en tirant profit de l’aide apportée au gouvernement lors de l’écrasement des milices ouvrières de Shanghai en 1927.

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M. T. V. Soong

Cette relation n’allait pourtant pas de soi. CHIANG Kai Shek avait en effet demandé plus tôt à son ministre des finances, T.V. SOONG (SONG Ziwen), de créer un monopole du commerce de l’opium sous le couvert d’un « bureau pour la suppression de l’opium », le national opium suppression bureau (N.O.S.B). Les ventes d’opium étaient alors confiées à une société privée, la Xin Yuan Co., dont trois des membres du conseil d’administration étaient leaders de la Bande verte. Très vite, cette société entra en concurrence avec celle du gang des Trois prospérités, et il s’ensuivit des périodes de vives tensions entre T.V. SOONG et DU Yuesheng. Suite à l’envoi par T.V. SOONG d’une escouade de police pour confisquer un stock d’une valeur d’un million de dollars, une tentative de meurtre fur perpétrée contre le ministre au sein de la gare du nord de Shanghai, vraisemblablement fomentée par DU Yuesheng lui-même.


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M. HU Hanmin

En avril 1931 cependant, un accord intervint entre CHIANG Kai Shek et DU Yuesheng, par lequel ce dernier prit le contrôle des bureaux shanghaiens de l’Office de suppression de l’opium créé par le kuomingtang. D’autre part, DU Yuesheng et HUANG Jingrong hébergèrent en octobre 1931, dans l’enceinte du « Grand monde » (établissement de jeux et de débauche que HUANG Jinrong venait d’acquérir et dont nous parlerons plus tard), la conférence de réconciliation entre CHIANG Kai Shek et la faction dissidente du Kuomingtang de Canton, dirigée par HU Hanmin.

Par ces différentes actions, DU Yuesheng était donc parvenu à se ménager à Changhai un rôle « officiel » au sein du Kuomingtang, en s’assurant par là même occasion une notoriété et une impunité qui allaient lui servir dans ses conflits avec la Municipalité.


M. MEYRIER n’en pressentait pas moins le danger que représenterait un affrontement direct avec DU Yuesheng, qui s’était forgé dans la ville une réputation de notable et mécène incontournable. Mais c’est ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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