Gazette de Changhai - 69 : Changhai et le prolétariat des années trente

Vers 1930, les ouvriers de Changhai logeaient dans des conditions disparates mais précaires, ne subsistant qu’à l’aide d’emprunts, source de dépendance et d’usure. Avec la féminisation de la main d’œuvre du textile, le système d’embauche contrôlé par des entrepreneurs mafieux s’apparenta très vite à une certaine forme de servage moderne.

Des conditions de logement précaires

On comptait trois options de logement pour les ouvriers de Changhai :

  • Le premier était constitué de véritables bidonvilles, où s’agglutinaient en 1937 jusqu’à 200.000 personnes, réparties le long d’une ceinture est-nord-ouest de la ville chinoise. Ces abris de fortunes étaient faits de chaume ou de matériaux de récupération sur un sol en terre battue. Ceux qui se trouvaient sur le territoire des concessions furent répertoriés au début de la décennie, conférant à cet inventaire la base d’un système de propriété conduisant à la surenchère des loyers.
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Un bidonville de Shanghai dans les années 1930
  • Le second type était constitué de dortoirs pour célibataires des deux sexes et surtout d’ouvrières de louage (baoshengongzhi) du secteur textile qui, dès la fin des années vingt, ont constitué près d’un tiers des effectifs, soit aux alentours de 50.000 personnes. Ces dortoirs avaient été construits pour abriter plusieurs milliers de personnes, chaque bâtiment en abritant environ 300, avec des conditions d’hygiène très élémentaires et une grande promiscuité. Les loyers y représentaient de 15 à 20% du salaire.
  • Le troisième type de logement était une forme de cité ouvrière, succession monotone de centaines de petits bâtiments de 4 mètres sur 7, sans sanitaires ni cuisine, dans lesquels s’entassaient jusqu’à dix familles. La préparation des repas se faisant à l’extérieur, ils étaient souvent la proie des flammes. Un rapport du SMC daté de 1934 fait état d’une occupation moyenne de 23 à 24 personnes par bâtiment, contre 15 en moyenne sur l’ensemble de la ville.
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Une cité ouvrière autour de l’usine Yanshupu

Un quotidien fort difficile

Diverses enquêtes furent diligentées par les autorités des Concessions sur les conditions de vie dans les cités ouvrières. Une évaluation de ce type fit état d’un coût de la vie par foyer se montant à 30 Yuan par jour : 16 Yuan étaient consacrés à la nourriture, six au loyer, trois à l’habillement et 3 trois au chauffage et à l’électricité. Le salaire s’élevait pour sa part à 16,8 Yuan pour 26 jours ouvrables travaillés. Cette disparité entre le coût de la vie et le salaire posait de nombreux problèmes, forçant les ouvriers à recourir à l’emprunt et au travail supplémentaire. L’endettement touchant la majorité des familles entraînait un réseau de dépendances et d’usure.

Le quotidien des familles était monotone et se déroulait comme suit :

- à 4 heure 30, le sifflement des sirènes signalait le début d’une toilette rapide à l’eau froide ;
- à 5 heures, les vidangeurs passaient. Le petit déjeuner était constitué d’une bouillie de riz cuite la veille et dont on mangeait les restes durcis ;
- à 5 heures 30 : départ à pied vers l’usine ;
- à 19 ou 20 heures : retour du travail pour le seul vrai repas de la journée constitué de riz et de légumes frais, de tofu, d’oignons, de patates douces et de chou, avec de temps à autre du poisson ou de la viande.

Cette vie était rude, mais sans doute préférable à celle des paysans de l’époque.

Les vidangeurs - JPEG

L’embauche

Deux systèmes d’embauche coexistaient dans le Changhai des années 1920 et 1930 : les entrepreneurs chinois et européens employaient des intermédiaires pour trouver la main d’œuvre nécessaire, quand les Japonais procédaient à une embauche directe suivie d’une formation.

Les recrutements s’effectuaient cependant toujours avec l’aide de contremaîtres, les « namawen », déformation de l’anglais « Number 1 ». Le clientélisme et la corruption se sont répandues dès le début de l’ère industrielle, les opportunités d’embauche se trouvant toujours tributaires d’un ou plusieurs intermédiaires.

Néanmoins, avec la féminisation de la main d’œuvre dans l’industrie textile, ce système laissa graduellement la place à celui des ouvrières de louage (baoshengong), institutionnalisation d’un entrepreneuriat de la main-d’œuvre par lequel les filles étaient louées aux parents moyennant un paiement unique. L’entrepreneur percevait directement le salaire et assurait le gite et le couvert de l’ouvrière : ce système s’apparentait au servage.

Les sociétés secrètes saisirent très vite l’intérêt de cette activité. Une enquête de 1938 a révélé que sur un salaire de 288 Yuan par mois, l’entrepreneur retirait 100 Yuan de bénéfices, après avoir décompté les frais de subsistance de l’ouvrière, sur une durée de deux ans minimum. Sur une population de 50.000 ouvrières de louage, les profits des 1.500 à 2.000 entrepreneurs liés à la Bande Verte ont été estimés à 2 millions de Yuan environ.

Un atelier dans une usine textile - JPEG

Le développement de ce système d’embauche répondait aux trois préoccupations des industriels changhaiens, tant chinois qu’étrangers :

  • ne pas voir se répéter les émeutes ouvrières de 1925-1927 ;
  • bénéficier d’intermédiaires compétents et autoritaires ; et
  • jouir d’une flexibilité à l’embauche afin de lutter contre les crises conjoncturelles.

Vers la fin des années 1930, le système du « baoshengong » sera remis en question par les industriels étrangers, entraînant une confrontation directe avec la pègre changhaienne... C’est ce que nous verrons plus tard, après avoir repris dans le prochain article le cours de l’histoire du début des années trente.

Dernière modification : 05/08/2014

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