Gazette de Changhai - 68 : La dualité d’une ville en 1930

Ce que nous avons appelé la période dorée de Changhai avait débuté à la fin de la Première guerre mondiale. On constate à ce moment une croissance continue du nombre d’habitants et d’étrangers résidant dans la ville, à tel point que dès 1930, Changhai est démographiquement comparable à Tokyo. Parallèlement, le développement industriel et économique draine un prolétariat venu des provinces voisines dont les conditions de vie se démarquent fortement de celles des citadins.

Une ville en perpétuel développement

Comme nous l’avons vu dans les précédents articles, Changhai a connu depuis la fin de la Première Guerre mondiale une période d’expansion économique et sociale sans précédent. La population étrangère, attirée par cette prospérité et ce dynamisme, a crû considérablement ; de quelques centaines au milieu du 19ème siècle à plus de 7.500 en 1900, la ville réunit 58.000 étrangers en 1930, dont 2.000 Français.

Les zones d'influence à Changhai en 1927. - JPEG

Dans le même temps, la population chinoise a augmenté dans des proportions encore plus impressionnantes. De quelques 700.000 résidents en 1865, à 1,3 million en 1910, dont la moitié dans les concessions internationales. le chiffre atteint 3,1 millions en 1930 : 1,7 million dans la ville chinoise, 1 million dans la concession internationale et 434.000 dans la concession française.

La ville d’alors ne rivalisait pas encore avec Paris et New York, mais s’approchait fortement de Tokyo (4 millions d’habitants). La densité de sa population était déjà particulièrement remarquable, avec 45.000 habitants au kilomètre carré dans la concession internationale et 43.000 dans la concession française. A titre de comparaison, on en compte 20.000 dans le Paris intra- muros d’aujourd’hui.

Les grandes maisons de commerce, les banques et les institutions publiques étaient concentrées autour du Bund quand les commerces se succédaient tout au long de la rue de Nankin et ses rues adjacentes. Du coté français, le boulevard Joffre constituait le pendant de la rue de Nankin avec des commerces, des boutiques et des restaurants. Plus à l’est, tant du coté international que du coté français, s’étalait une zone résidentielle avec maisons et immeubles.

Un "Lilong" aujourd'hui - JPEGL’armature de l’espace urbain est soigneusement pensée et on observe encore aujourd’hui à certains endroits l’alignement ininterrompu de façades de petites maisons - les « Lilongs ». Microcosme social où foisonne la vie, loin de la tourmente des rues animées, ces quartiers représentent l’âme de la ville. Quoique fortement réglementé en normes de construction, le spectacle architectural des concessions pouvait être perçu par certains comme un chaos architectural.

Pour remédier au développement anarchique de la périphérie, le Guomintang a, dès 1927, formulé un vaste projet de développement urbain en bâtissant une ville-nouvelle dans les environs immédiats des concessions étrangères. C’est ainsi qu’un grand centre civique dont les premières artères furent tracées en 1930 a vu le jour. Nous en reparlerons ultérieurement.

Néanmoins, Changhai demeurait une ville aux disparités internes importantes. Etudier le côté industriel et laborieux de la ville permet de dresser un constat bien différent de l’appellation de « Perle de l’Orient ».

L’envers du décor

Autour de la ville et plus particulièrement le long du Huangpu se trouvaient les quartiers industriels. Dans les années 1930, la production industrielle de Changhai représentait 50% de la production nationale, 40% de ses capitaux investis et plus de 40% de sa masse ouvrière. Au milieu de la décennie, cet immense bassin industriel comptait plus de 6.000 usines et ateliers.

Ce secteur secondaire employait une classe ouvrière en croissance constante. Elle représentait en 1930 quelque 400.000 personnes, soit la moitié des travailleurs manuels. La moitié d’entre eux travaillaient dans le textile, dont 110.000 dans le travail du coton et 70.000 dans les ateliers de soierie. Les ouvriers de l’alimentation et du tabac étaient 90.000, quand les chantiers navals et la chimie en employaient 40.000.

La rue Colbert (aujourd'hui Xin Yong'an lu) dans les années 1930 - JPEGDe plus, on comptait 80.000 coolies et tireurs de pousse-pousse loués à la journée, chiffre égal au nombre de dockers, portefaix et voituriers, sans oublier les 100.000 mariniers de la zone. Cette population était principalement constituée d’immigrés jeunes des provinces voisines. Au niveau sociologique, un recensement de 1929 des employés industriels faisait état de 56% de femmes et de 9,2% d’enfants. La proportions de ces deux groupes pouvait atteindre 79% dans les industries du coton et du tabac, et jusqu’à 96% dans l’industrie de la soie.

Trois zones distinctes de la ville abritaient chacune un tiers de cette classe sociale :

  • Zhabei, au nord, quartier par la suite saccagé lors des troubles de 1931 ;
  • Yangshupu, à l’est, qui rassemblait en 1930 près d’un tiers de l’activité industrielle ;
  • l’ouest de Changhai, et plus particulièrement les quartiers de Xiaoshadu, Putuo, ainsi que Caojiadu.

La vie dans ces corons improvisés se comparait difficilement à celle des citadins des Concessions internationales…

Les conditions de vie dans les bidonvilles et les dortoirs ont constitué le revers de la médaille du développement économique de la ville : c’est ce que nous verrons dans un prochain article.

Dernière modification : 05/08/2014

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