Gazette de Changhai - 60 : L’ascension d’un partenaire embarrassant

Après la prise en main du milieu changhaien et la consolidation de ses relations avec le Kuomintang, DU Yuesheng s’attacha à se positionner dans l‘échiquier de la vie publique. A travers l’association des contribuables chinois, il parvint à se faire élire au Conseil municipal de la Concession française. Cette présence, ainsi que ses interventions de plus en plus fréquentes dans la résolution des conflits sociaux consolidèrent ainsi son rôle d’interlocuteur indispensable… et de partenaire encombrant !

Son implication notoire dans de nombreux trafics et la manière forte avec laquelle il traitait les représentants syndicaux lèveront cependant un vent d’opprobre chez les voisins de la Concession internationale.

Vers une représentation officielle auprès des autorités

ZHANG Xiaolin - JPEGDès la fin des conflits sociaux de 1927 qui virent le massacre des syndicalistes et des membres du PCC, DU Yuesheng et ses acolytes créèrent l’Association des contribuables chinois (« Chinese Ratepayers Association »). Dès le début, celle-ci fit la demande officielle auprès des autorités françaises de porter le nombre de conseillers municipaux chinois de la Commission provisoire de 5 à 8 et de nommer 6 Chinois comme conseillers du Consul général.

Cette commission provisoire remplaçait le Conseil municipal, dissous à la suite des troubles. Le projet de hausse des taxes de 2% permit à DU et sa clique de mettre la pression sur le Consul général : en janvier 1928, ZHANG Xiaolin était nommé conseiller, et en juillet 1929, c’était le tour de DU Yuesheng lui-même.

Pendant la première moitié de 1930, le prix du riz augmenta dans toute la ville, et un certain malaise se fit sentir parmi la classe ouvrière. XU Amei, activiste communiste né en 1906, déclencha une grève dans les ateliers de la Compagnie française des tramways et de l’électricité (CFTE).

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Centrale électrique de la Concession française

Le 21 juillet, à la suite d’un affrontement entre les grévistes et la police municipale survenu rue Brenier de Montmorand (aujourd’hui Madang lu), tous les ouvriers de la CFTE joignirent le mouvement.

XU Amei - JPEGLe Consul général Edgar KOECHLIN, en poste depuis décembre 1928, subit les pressions de son autorité de tutelle, ainsi d’ailleurs que du Kuomintang, et fut instruit de calmer les choses au plus vite. Koechlin envoya le conseiller Verdier et le commandant Fiori chez DU Yuesheng afin de solliciter son aide. DU mata la grève avec ses séides et orchestra une fronde contre XU Amei, laquelle allait durer un an et se terminer par l’arrêt et l’incarcération de ce dernier.

A la suite de ces événements, DU ira même jusqu’à créer sa propre force syndicale, le Syndicat des tramways (« Fadian Gonghui »), constituant ainsi un contre-pouvoir et surtout un moyen de pression sur les autorités municipales. La grève des éboueurs de la Concession française, qui affecta presque 90% d’entre eux peu après, et la paralysie des activités en résultant illustrèrent une fois de plus le potentiel de nuisance du personnage.

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Tramways sur le Bund

DU utilisa en outre ses relations auprès du Kuomintang, lequel intervenait auprès du corps consulaire après chaque conflit social pour exiger l’abrogation du régime des concessions…

En novembre 1930, grâce à ces diverses pressions, DU Yuesheng parvint à faire nommer 9 conseillers dont 5 membres chinois à la Commission provisoire, dont pratiquement tous étaient ses affidés, par le Consul général Edgar Koechlin.

Opprobre et réactions

Cette montée en puissance du personnage « public » DU Yuesheng était vue d’un très mauvais œil par les édiles de la Concession internationale. Celles-ci avaient en effet réussi non seulement à éradiquer le trafic de drogue sur leur territoire, mais également à en chasser les maisons de jeux et les courses de chiens. Voir réapparaître ces activités illicites à leurs portes et constater la puissance de leur principal protagoniste les indisposait au plus haut point.

Dans un rapport daté de mars 1931, le Consul général anglais, J.F Brenan, notait : « DU Yuesheng est un intermédiaire très utile pour assurer la sécurité et la paix sociale dans la Concession française, avec en retour une paix royale pour son trafic de drogue. De plus, le Conseil municipal français est dans ses mains, et s’il plaît à DU et sa clique, son autorité peut être détruite du jour au lendemain... ». En juillet de la même année, la China Weekly review comparait pour sa part la Concession française au « Chicago d’Al Capone ».

Cette opprobre allait se faire entendre jusqu’à Paris, poussant le gouvernement à nommer enfin une commission d’enquête destinée à démêler les intrications des autorités locales avec le Milieu. C’est ce que nous verrons dans un prochain article…

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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