Gazette de Changhai - 49 : La "French Connection"

Le commerce illicite de l’opium avait pris une dimension telle que les autorités de police des deux Concessions se trouvaient totalement impuissantes à le réprimer. De plus, la corruption et les compromissions étaient rampantes parmi le personnel de police.

Ces deux tendances amenèrent les autorités de la Concession française à essayer d’en légaliser le commerce, à l’instar de ce qui avait été fait en Indochine, et ce en opposition très évidente avec les conventions internationales et la société bien pensante de la Concession internationale. Malgré une certaine logique, cette tentative sera retenue dans l’histoire comme « le pacte du diable » et donnera aux autorités françaises de cette époque une réputation peu reluisante.

Les premières approches

Le Gang vert était peu enclin à voir son commerce lucratif menacé, et soudoyer à l’occasion les employés de la Garde municipale ne suffisait plus à en assurer la pérennité. Huang Jinrong et Du Yuesheng approchèrent un avocat connu de la place afin de mesurer l’intérêt éventuel qu’auraient les autorités françaises à légaliser le commerce de l’opium afin d’en canaliser la distribution tout en s’assurant certains revenus. C’est en effet ce qui était pratiqué en Indochine française depuis de nombreuses années et la taxe sur l’opium y assurait même jusqu’à 21% du budget de l’Administration coloniale. L’idée était soutenue par Etienne Fiori ainsi que par Sir Francis Aglen, l’inspecteur général des douanes de la Concession internationale. Ils considéraient en effet que les troubles suscités par la guerre du Zhejiang et Jiangsu nécessitaient des moyens de police plus importants que le financement des municipalités ne le permettait.

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Brigade motorisée, 1927

Ce projet rencontra bien entendu l’opposition de l’opinion publique, et en particulier des protestants anglais qui œuvraient auprès de l’ Anti-opium Association. Très vite, il parut très difficile d’aller à l’encontre du protocole de La Haye signé en 1912 qui prohibait le commerce de l’opium. Poussées par l’avocat d’affaire du Pac de Marsoulies, les autorités françaises décidèrent néanmoins de braver l’interdit et d’entamer des négociations avec la Société des Trois Prospérités.

Du Pac de Marsoulies

Maurice Frédéric Armand, Comte du Pac de Marsoulies représentait non seulement un exemple unique d’homme d’affaire avisé, mais aussi l’illustration même de ce qui faisait le succès de toute entreprise : le flair. Né en 1874 à Mijanès en Ariège, éduqué à Toulouse et diplômé en droit en 1899, Armand du Pac de Marsoulies bâtit sa carrière en Indochine dans l’administration coloniale. En 1917, il se trouva à l’aube de la retraite à Hanoi alors que l’Europe était à feu et à sang. Il décida d’émigrer à Shanghai afin d’y entamer une deuxième carrière. Il y ouvrit un cabinet d’avocats. Comme nous l’avions vu dans un article précédent, le développement de Shanghai était alors en phase explosive, après l’octroi de prêts considérables au régime républicain, après une guerre qui vit naître quantité d’industries locales, et à l’aube de ce qui sera appelé l’âge d’or de la ville.

D’autre part, la Concession française venait de s’agrandir, et de nombreux terrains étaient disponibles à l’ouest de celle-ci. Le cabinet du Pac se porta alors acquéreur de nombre d’entre eux, en son nom propre ou au profit de riches Chinois frustrés de ne pas avoir pu le faire avant, de par les règlements de la Concession. Dans ses clients nantis se trouvaient bien sûr des membres du milieu avec qui du Pac se lia par des relations d’affaires. Il semblait tout indiqué pour jouer l’intermédiaire, d’autant plus qu’en janvier 1925, il avait présenté sa candidature au Conseil municipal.

Les négociations secrètes furent entamées en avril 1925 et se prolongèrent pendant 3 mois. Du côté de la municipalité siégeaient Fiori, Verdier, Speelman (Directeur adjoint de la compagnie immobilière ISS), Galvin (un pharmacien connu de la place), et Blum (gérant de la bijouterie Ullmann & Compagnie). Du coté chinois, Li Yingsheng, le gérant de la bijouterie de Du Yuesheng, jouait les intermédiaires.

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La société immobilière ISS

L’accord signé entre les autorités et le milieu fut surnommé le « pacte du diable ». Il donna surtout à la pègre un rôle politique qu’ils n’avaient pas imaginé avoir auparavant. C’est ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles LAGRANGE

Dernière modification : 05/08/2014

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