Gazette de Changhai - 48 : L’ascension de "Monsieur" DU

DU Yuesheng avait commencé sa carrière de truand en puisant dans la caisse du magasin de fleurs où l’avait fait engager son oncle. Il la poursuivit dans la prostitution, mais c’est la prohibition de la drogue qui fut pour lui une vraie révélation : il s’y engagea à fond au point d’en contrôler le trafic au bout de quelques années.

De gestionnaire de fumerie en trafiquant d’opium, DU deviendra grâce à la "Société des trois prospérités", maître absolu de l’importation et de la vente de la drogue à Changhai. S’étant assuré les connivences de SUN Chauanfang dès la fin 1925, DU et HUANG Jinrong développèrent les relations "intimes" avec les dirigeants de la Garde municipale de la concession française et scellèrent ce qui serait appelé plus tard la French Connection.

DU Yuesheng et le coté sombre

Poussé par ses besoins d’argent pour satisfaire sa passion du jeu, DU Yuesheng avait fait en 1910 la connaissance d’une maquerelle et d’une dizaine de ses filles dont il était devenu le "protecteur". Il était grand, bien bâti, et malgré ses oreilles décollées qui lui valaient le sobriquet de "DU aux grandes oreilles", il avait le regard perçant et le ton autoritaire. Il devint ainsi disciple de CHEN Shisheng, chef de bande de Shilupu, au sud de la Concession française, membre influent de la Bande des 8. C’est CHEN qui l’introduisit auprès de HUANG Jinrong, un véritable tournant dans la carrière de malfrat. DU plut en effet à la maîtresse de HUANG, "Mademoiselle" GUI, qui le prit sous son aile ; il se montra alors très bon gestionnaire des salles de jeu, avant d’être nommé dès 1919 responsable d’une importante fumerie d’opium.

Zhang Xiaolin - JPEGEn 1920, DU Yuesheng acheta une bijouterie, la "Meizhen hua ji", dans la rue du Consulat (Jinling lu), et y plaça son adjoint LI Yingsheng comme gérant. Cette bijouterie allait devenir la base de son trafic. Dès 1923, la Bande des 8 "reconnaissait" sa suprématie dans le trafic d’opium sur le territoire de la Concession française. En juillet 1925, DU formait avec HUANG Jinrong et ZHANG Xiaolin la "Société des trois prospérités", laquelle se développa très vite grâce à la relative stabilité politique qui régnait en octobre de cette année, suite à la victoire de SUN Chuangfang sur la clique du Fengtian. Certains cadres de la société furent posté auprès de SUN, lui fournissant l’occasion de récolter plusieurs millions de dollars de prébendes chaque année.

Là où l’on recherche l’appui de la police française

En 1919, Etienne Fiori était nommé commandant de la Garde municipale. Né en Corse en 1893, Fiori avait commencé sa carrière militaire au Maroc en 1908, et fut décoré de la Légion d’Honneur à l’âge de 20 ans. Il travailla dans la police française de Rabat avant de revenir en 1916 en France. Après l’armistice, il fut nommé en Sibérie, puis appelé à Changhai où il arriva avec le grade de capitaine d’artillerie. Les instructions reçues du Consul général lui-même étaient de maintenir l’autorité et le prestige de la France.

Cérémonie de décoration,1927 - JPEG

Lorsque Fiori prit sa fonction, et suite au départ à la guerre des cadres français, de nombreux Chinois avaient été nommés à des postes importants. HUANG Jinrong était de ceux-là, qui s’était attelé à se rendre progressivement indispensable. En 1919 il, présida à la répression des quelques manifestations occasionnées par le "Mouvement du 4 mai", avant de "nettoyer" en 1922 un certain nombre de bandes rivales de la pègre. Mais c’est surtout son rôle d’intermédiaire dans "l’incident de Lincheng" qui le fit apprécier des Français.

Le 5 mai 1923, les 300 passagers de l’express Changhai-Pékin, parmi lesquels 35 étrangers, furent en effet pris comme otages par un chef de bande local à Lincheng, dans le Shandong. Les otages furent libérés au bout de deux mois, et HUANG fut chaleureusement remercié pour son intervention. Or, parmi eux se trouvaient deux hommes influents de la Concession française, dont M. Berrube, l’agent des Douanes maritimes, et Maître Musso, avocat de renom. L’année suivante, l’épouse de M. Verdier, chef de l’administration municipale, fut également enlevée près du lac Taiho, et HUANG parvint à la faire libérer très rapidement.

Bénéficier de la reconnaissance des autorités françaises ne suffisait pas néanmoins à s’assurer leur "collaboration" dans le développement des activités illicites. Il fallait en effet "inciter" les cadres de la police à fermer les yeux de temps en temps. De compromissions en commissions, plusieurs employés de la Garde municipale trempèrent dans la combine. Le premier à se faire repérer fut un certain Taissac, chef de la sureté, surpris faisant un placement de 50.000 Taels, alors qu’il en gagnait 200 par mois. Il fut congédié sur le champ, mais son remplaçant Sizaine tomba la même année pour des motifs similaires...

Le poste de police centrale, 1925 - JPEG

Les compromissions et la corruption des agents de la police française se développèrent malheureusement à tous les niveaux. C’est ce que l’on appellera la "French Connection", que nous aborderons dans un prochain article...

Charles LAGRANGE

Dernière modification : 05/08/2014

Haut de page