Gazette de Changhai - 46 : Les notables de la Concession ; le coté « sombre »

« L’establishment » chinois de la Concession française avait également son coté “sombre”. Gravitait en effet dans les milieux influents toute une caste de truands, issus des Triades et des gangs de malfrats dont l’origine semblait remonter à la dynastie Ming. La prohibition du trafic de l’opium en 1917 va pousser les bandes rivales opérant à Changhai à se réunir sous la bannière unique de la « Bande Verte » afin de prendre le contrôle de ce trafic juteux, géré jusque-là par les grandes familles juive sépharades venues du Moyen Orient et des Indes.

Un bouillonnement de cultures difficile à contrôler

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Les maisons closes de la Concession française

Les faibles effectifs du gouvernement impérial et l’étendue du pays ont toujours rendu difficile le contrôle de la société chinoise. Dans les provinces étaient donc apparus des réseaux et solidarités claniques, organisés au travers des guildes marchandes, de groupes de lettrés ou des communautés religieuses. En marge de ces groupes virent également le jour des sociétés secrètes, ramassis de brigands et de déclassés dont l’influence se fit grandissante au fil des années.

Peuplée principalement de réfugiés de toutes les provinces avoisinantes qui reproduisaient un microcosme semblable à celui qu’ils avaient quitté, Changhai vit logiquement apparaître une mosaïque de groupes d’influences, parmi lesquels les sociétés secrètes tenaient à se tailler une place. Dans les années 20, le nombre de gangsters appartenant à des sociétés secrètes était ainsi estimé à plus de 100.000. Ces organisations criminelles s’immiscèrent peu à peu dans l’appareil administratif et politique de la ville, tant du coté chinois que du coté des concessions.


A l’aube de la révolution, les héritiers des Triades et de la Société des Frères Aînés qui avaient soutenu la révolte des Taipings au XIXème siècle constituaient ce qu’on a appelé la « Bande Rouge » (Hongbang, 红帮). Celle-ci perdit de son influence après la révolution, au profit d’une bande rivale, la « Bande Verte », apparue à Changhai à la fin du XIXème siècle lorsque plusieurs « parrains » de la pègre décidèrent d’unir leurs efforts. Parmi eux se trouvait d’abord HUANG Jinrong, dont nous avons déjà parlé dans ces colonnes et qui « régnait » sur la Concession française à travers un réseau de rackets des fumeries d’opium, des maisons de jeu et de la prostitution. Citons aussi GU Zhuxuan, né en 1885 au Subei (Jiangsu), arrivé à Changhai en 1900 comme coolie, qui en ce début des années 20 contrôlait les théâtres et maisons de thé et recrutait ses séides parmi les tireurs de pousse-pousse de sa région.

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Tireurs de pousse-pousse

Enfin, s’illustrait dans la pègre « la Grande Meute des Huit » (Da ba gu dang), laquelle avait la haute main sur le trafic d’opium, principalement dans la Concession internationale. Leur chef était un certain SHEN Qingshan, également responsable des détectives chinois de la police municipale de la concession internationale. A ce titre, il maintenait bien évidemment des relations privilégiées avec la brigade anti-fraude de la police fluviale, ainsi qu’avec les forces de police française et chinoise.

La Bande Verte recrutait ses membres par recommandation d’un ancien et les intronisaient au travers d’une cérémonie qui s’inspirait des rites de purification bouddhistes. Les membres étaient tenus de respecter un code d’honneur, le courage y était exalté, et la loyauté comme le secret étaient bien entendu imposés.

Là ou reparle d’opium

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Fumeurs d’opium

La consommation d’opium en Chine était passée de 6.000 tonnes en 1890 à plus de 12.000 tonnes à l’aube des années 30, et Changhai en était la plaque tournante. La drogue venait principalement des cultures du Yunnan et du Sichuan, mais elle était également importée de Turquie, de Perse, d’Afghanistan et des Indes.

En 1917, les autorités de la Concession internationale s’étaient finalement décidées à en interdire le trafic, après près d’un siècle de duopole des trafiquants chinois de Shantou – Chaozhou (Guangdong) et des grandes firmes anglo-saxonnes dirigées par les familles juives sépharades venus des Indes, comme les Sassoon, les Ezra, les David et autres. Ces entrepreneurs s’étant reconvertis dans l’immobilier, le commerce et la banque, la voie était libre à d’autres pour en reprendre le trafic.

Les enjeux financiers de ce trafic attiraient ainsi l’appétit des seigneurs de la guerre. Au début des années 20, le contrôle de la ville chinoise de Changhai était assuré par LU Yongxiang, né en 1867 au Shandong, distingué dans l’armée du Beiyang, qui avait été nommé gouverneur militaire du Zhejiang en 1919 et avait juré allégeance à la « clique du Anhui ». En 1924, ses troupes furent défaites par celles du général QI Xieyuan, de la clique rivale du Zhili, lors de la tentative des autorités du Jiangsu de reprendre effectivement le contrôle de la ville.

Prospérant déjà de nombreuses activités de protection et de racket, les protagonistes de la Bande Verte virent donc l’opportunité de développer leurs activités dans ce trafic florissant dès le début des années 20. C’est à ce moment-là que les trafiquants d’opium choisirent d’étendre leurs activités au territoire de la Concession française.

Le repli des trafiquants sur la Concession française donna immédiatement à HUANG Jinrong un rôle prépondérant dans la Bande Verte. C’est là ce que nous verrons dans un prochain article...

Charles Lagrange

Dernière modification : 05/08/2014

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