Francophonie : Interview de Leila KILANI, réalisatrice marocaine de "Sur la planche"

Née en 1970 à Casablanca, Leïla Kilani étudie l’Histoire et travaille comme journaliste jusqu’en 1999. Elle passe plusieurs années au Moyen-Orient. « Cinéphage », elle se passionne pour le cinéma muet européen et le film noir. Elle se lance dans la réalisation documentaire, avec des films-témoignages au cœur de son pays, de sa lumière et de ses ombres. Naissent ainsi Tanger, le rêve des brûleurs (2003), Zad Moultaka, Beyrouth retrouvé (2003) et Nos lieux interdits (2008) En 2011, elle réalise Sur la planche, son premier long métrage de fiction. De passage à Shanghai pour présenter son film lors des Rencontres du cinéma francophone, Leila Kilani a accepté de répondre aux questions de la Lettre de Shanghai.

Leila KILANI, réalisatrice de "Sur la planche". - JPEGLa Lettre de Shanghai : Connaissiez-vous la Chine et Shanghai avant de vous y rendre pour les Rencontres du Cinéma francophone ?

Leila KILANI : Je ne connais pas du tout Shanghai. La Chine que je connaissais est une Chine qui est à l’opposé géographiquement, et à tous points de vue, de Shanghai. Je suis venu la dernière fois en 1996, la Chine venait de s’ouvrir. J’y ai suivi la trace de voyageurs arabes, dont celle d’Ibn Battûta.
J’avais atterri à Pékin puis pris un avion jusqu’à Urumqi, avant de prendre la route à la découverte du peuple hui pour retrouver la trace mémorielle des syncrétismes qui se sont opérés dans cette région. Je me souviens d’une Chine très rurale. Nous avions croisé des grandes villes, comme Kunming, mais rien de comparable à Shanghai. La vitesse à laquelle le paysage évoluait m’avait frappée à l’époque. Je me souviens d’un même paysage, totalement métamorphosé en un mois seulement. Ce voyage avait été une expérience exceptionnelle, unique.

Dans mon itinéraire personnel, je me suis rendue en Inde mais l’Inde ne s’est pas autant déposée chez moi comme ce fut le cas pour la Chine. Ici, j’ai découvert une position d’altérité totale, de modestie, de langage infra-verbal, une recherche du regard…Ce sont toutes ces choses qui sont fondatrices de ma démarche de cinéaste.

J’ai même envisagé de m’y installer durablement pour y écrire ma thèse. Il y avait un poste libre dans une Alliance française du nord industriel de la Chine auquel j’avais postulé. Malheureusement, cela ne s’est pas fait pour une raison administrative…

LDS : Votre œuvre gravite autour de la ville de Tanger, où vous avez grandi. Comme Tanger, Shanghai est une ville portuaire, au cœur de la mondialisation. C’est d’ailleurs des crevettes scandinaves ou chinoises que les ouvrières de votre film, Sur la Planche, épluchent à longueur de journée. Selon vous, la mondialisation a-t-elle rapproché des mondes aussi éloignés que la Chine et le Maghreb ?

LK : Il est vrai que Tanger connaît les mêmes mutations que la Chine, comme le monde entier d’ailleurs. Disons que la Chine incarne de manière brutale, frontale, violente et fascinante l’expérience du « village global », ce que cela peut représenter comme défi. Le rythme n’est cependant pas le même. Le gigantisme chinois, sa vitesse, ne peuvent être comparés à la situation de Tanger, mais les articulations fondamentales qui y sont à l’œuvre sont les mêmes. Dans ce film, j’ai voulu écrire une histoire qui se passe à Tanger, à la frontière mexicaine, en Chine… C’est une histoire de la mutation du monde.

LDS : A l’image de Tanger, les quatre femmes que vous mettez en scène sont des frondeuses, des figures héroïques et contestataires. Les mettre en avant faisait-il partie de votre démarche ?

LK : Ces femmes-là sont présentes partout au Maroc, mais n’étaient pas représentées. J’éprouve beaucoup d’admiration pour mes héroïnes, leur vitalité, l’héroïsme de cette jeunesse qui au Maroc est partout. Dans ma démarche cinématographique, je suis portée par ces images manquantes. C’est quelque chose qui s’impose à moi, c’est une véritable obsession.

LDS : Vous vous défendez souvent de toute velléité naturaliste, de proposer une fresque sociale alors que le réel est très présent dans le film…

LK : Je ne me défends pas du naturalisme, mais ni le travail d’écriture, ni la direction d’acteur ne répondent aux critères du naturalisme au cinéma. Ce qui m’intéresse c’est que cela ait l’air d’être profondément ancré dans le réel pour le transcender. Il ne s’agit pas d’un cinéma direct, ni d’un cinéma de l’improvisation. Les actrices ont fait un travail formidable, elles ont énormément répété. La lumière, quant à elle, est aussi très travaillée pour recréer cette image proche du documentaire. Et puis, il y a une stylisation de la ville qui fait que ce n’est pas un film naturaliste.

LDS : Quelles ont été les réactions du public marocain à la sortie de votre film ?

LK : Il y a eu des réactions contrastées au Maroc tout comme en France. J’ai eu l’honneur de recevoir le Grand Prix du festival national du film de Tanger. C’est la plus belle des récompenses. Rien n’est plus important pour moi que le regard marocain sur mon propre travail. Certains m’ont défendue, d’autres pas, certains en sont presque venus aux mains. Au Maroc, il y a un rapport très direct et radical à notre propre cinéma. Quand un marocain regarde un film marocain, il est engagé corps et âme puisqu’il s’agit de l’image que son pays et sa société renvoient. Il y a eu des rejets très forts mais aussi un enthousiasme et une ferveur très grande.

LDS : Votre film, Sur la planche (2011), est moderniste et soulève de nombreuses questions. Dans Nos Lieux interdits (2008), vous aviez déjà tenté de faire circuler une parole, jusque-là interdite, au sein de familles brisées par le silence des Années de Plomb. Pensez-vous que le public marocain dispose du recul suffisant pour appréhender son histoire récente ?

LK : Je n’ai aucun point de vue paternaliste. Le spectateur marocain, n’est pas en dessous du spectateur français. Le regarder de haut et se demander s’il est assez mature pour se poser des questions, c’est aux antipodes de mon travail. Le cinéma c’est un exercice. Il faut voir un film comme on va à salle de sport, on apprend d’abord à s’étirer, on se muscle. Cela fait mal au début puis on s’habitue. Cela me heurte quand on me dit que les marocains ne sont pas prêts. Les marocains sont prêts pour tout.

LDS : Avez-vous été influencée par la culture chinoise ? Avez-vous vu par exemple les films du réalisateur Jia Zhangke, où on peut trouver certaines similitudes avec votre œuvre ?

LK : J’aime beaucoup les films de la cinquième génération. Mais aussi les films de Wang Bing ou ceux de Jia Zhangke. Xiao Wu, artisan pickpocket a été un des films qui m’a le plus marqué. Ces films ont eu beaucoup d’importance dans la formation de mon ADN et ce n’est pas par simple politesse que je l’ai dit à mon public chinois. Ce geste et cette esthétique cinématographique se sont véritablement posés sur moi. Tout leur travail est à la fois monumental et très modeste. J’apprécie cette nécessité, cet entêtement à raconter des histoires profondément chinoises, à renouveler le langage cinématographique de manière très ancrée dans la Chine.

LDS : Vous avez présenté successivement votre film à Pékin, Tianjin et enfin Shanghai. Comment le public chinois a t-il accueilli votre travail ?

LK : Ce que j’apprécie dans cette tournée, c’est que le public est très différent d’une ville à l’autre. La projection à la cinémathèque de Pékin fut une des plus belles projections de Sur la planche puisqu’elle s’est conclue sur le commentaire d’une spectatrice qui m’a touché. Elle m’a dit que Sur la planche était un film très chinois, avec une histoire chinoise et une manière de filmer chinoise. Le public ne m’a parlé que de cinéma et pas de contextualisation et j’ai trouvé que c’était un beau cadeau.

A Tianjin, il s’agissait d’un public chinois étudiant, qui avait besoin de contextualisation, et qui était assez gêné par le personnage principal, qui se demandait si au Maroc la vision du bien et du mal était la même qu’en Chine.

A Shanghai, nous étions dans un centre culturel. Le public y était plutôt âgé et a commencé en me demandant de chanter mon hymne national, chose que j’ai faite en expliquant que le film n’était pas du tout un film nationaliste (rires). Une des spectatrices a mis le doigt sur la séquence la plus centrale du film que l’on ne retient que rarement et m’a posé une question sur la moralité du travail.

LDS : Vous êtes invitée à l’Alliance française de Shanghai dans le cadre du festival de la francophonie. Vous avez vous-même été imprégnée de la culture française, depuis l’école française de Tanger jusqu’à vos études à l’EHESS. La langue française a-t-elle joué un rôle déterminant dans la construction de votre imaginaire, puis votre travail d’écriture cinématographique ?

LK : Je parle français depuis que j’ai deux ans et demi. Mes synapses sont construites en français et en arabe. J’ai effectivement étudié à Paris. Y vivre a toujours été une évidence pour moi. Ce n’est pas quelque chose qui se construit ou se questionne pour les gens qui suivent le même parcours que moi. Je parle aussi le dialecte marocain qui intègre des apports multilinguistiques. C’est un dialecte qui est profondément inscrit dans le monde et où la créolité du français est présente.
Le retour à la langue arabe a été un acte très volontariste chez moi. Je venais d’une école française où il existe un rapport tacite de hiérarchie, qui fait que l’on considère la langue arabe comme étant moins importante. J’ai eu besoin de régler mes complexes vis-à-vis de cette langue en passant par la Chine, en y redécouvrant l’altérité et un idiome puisque je communiquais avec les Huis en arabe classique. Je suis profondément arabe, francophone, dialectophone marocaine, de manière heureuse et décomplexée. Cette créolité est propre au Maghreb, je pense.

LDS : Ce voyage en Chine vous a-t-il donné l’idée d’un nouveau film ?

LK : Je n’avais pas de projet avant d’arriver à Pékin. Depuis cela est devenu une véritable obsession. J’avais un peu oublié la Chine je pense. Bien sûr, depuis la France ou le Maroc je m’intéressais à la Chine. Certains chiffres que l’on pouvait attendre au sujet de sa croissance m’interpellaient mais j’avais oublié l’émotion que ce pays constitue pour moi, la force et la puissance d’être là. Je n’ai qu’une obsession désormais, c’est de revenir et de tourner un film ici. Peut–être sur un étranger qui vit en Chine.

Propos recueillis par Thomas Rollet et Félix Meysen

Dernière modification : 04/08/2014

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