Francophonie - Intervention de Jean-Baptiste Lemoyne [中文]

Francophonie - Intervention de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé du tourisme, des Français de l’étranger et de la francophonie, à la séance plénière du Conseil économique, social et environnemental (Paris, 12/01/2021)

Merci beaucoup, Monsieur le Président, cher Patrick Bernasconi, pour ces voeux et je les retourne bien volontiers à votre endroit pour également l’ensemble des membres de l’assemblée.

C’est un grand bonheur d’être à nouveau présent ici dans cet hémicycle.
Monsieur le Président Idrissa Seck, Monsieur le Président de la section des affaires européennes et internationales, cher Jean-Marie Cambacérès,
Madame et Monsieur les Questeurs, chère Marie-Andrée Blanc et cher Jean Grosset,
Madame la Rapporteure, chère Marie-Béatrice Levaux, que j’ai toujours plaisir à retrouver ici, ou ailleurs dans l’espace francophone,
Monsieur le Secrétaire général parlementaire de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, cher Jacques,
Mesdames et Messieurs les présidents de groupes, de sections et de délégations,
Mesdames et Messieurs les conseillers,
Monsieur le Délégué général à la langue française et aux langues de France - cette deuxième composante est également chère à mon coeur - et Monsieur le Délégué général aux affaires francophones,

Je suis ravi d’être à nouveau ici parmi vous, au CESE, à l’occasion de cette résolution, à l’aube d’une année 2021 qui, effectivement, va être charnière du point de vue de la Francophonie. Cela a été dit, chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage se réuniront en novembre prochain à Djerba, en Tunisie, patrie d’un des pères fondateurs, Habib Bourguiba. Je me souviens d’ailleurs de cette phrase qui a tout son sens encore et tout son sel, lui qui disait "la langue française est un lien remarquable de parenté". Voilà : parenté. On entend bien qu’on est une famille, ce terme de famille était employé par Jacques Krabal à l’instant ; je le fais mien, naturellement. Et il disait : "cette langue contribue à faire de nous des hommes à part entière" - des hommes et des femmes à part entière, naturellement -, mais on voit combien cela était consubstantiel à l’identité.

Alors ce XXVIIIe sommet continue à se préparer, effectivement, hélas, ce ne sera pas pour le cinquantenaire en tant que tel, mais cela ne doit pas nous dissuader de continuer à être ambitieux. Et cette résolution, je crois, viendra utilement montrer la voie.

Ce sera un sommet qui permettra, je crois, de faire un point sur l’action entreprise par la Secrétaire générale de la Francophonie, depuis sa prise de fonctions depuis trois ans, pour justement transformer cette Organisation internationale de la Francophonie, et dans l’avis de 2018, il y avait déjà beaucoup d’éléments qui incitaient à des évolutions, à des changements, j’y reviendrai un peu plus tard. Et puis, ce sera aussi pour la France, je crois, l’occasion de réitérer en actes, tout au long de cette année, son attachement profond, viscéral, à cette famille francophone. Le Président, en mars 2018, avait posé un certain nombre de mesures, et aujourd’hui, ces mesures sont en train de devenir des réalités, j’y reviendrai un peu plus tard.

Je suis ravi de constater que, à nouveau - mais j’en étais convaincu, je ne suis pas à convaincre - que votre institution est, comme d’ habitude, au rendez-vous pour la préparation de cet événement majeur ; et au moment où Marie-Béatrice Levaux disait s’adresser pour la dernière fois dans cet hémicycle, je veux vraiment saluer son engagement ardent en faveur de la Francophonie. Je crois pouvoir dire que cela fait partie, ce bilan de votre institution en matière de francophonie, c’est un actif précieux en tous les cas, et j’espère que les prochaines mandatures auront à coeur de perpétuer cet engagement.

Alors en 2018, il y avait cet avis, et je crois que vous avez pu voir que le portage politique que vous appeliez de vos voeux est désormais plus affirmé, que ce soit au sein de l’OIF, que ce soit au sein du gouvernement, avec l’intitulé qui figure bel et bien dans cet organigramme, si je puis dire.

C’est également le "Comité Francophonie" créé ici qui a joué un rôle majeur et puis cette manifestation que vous aviez lancée : "la Francophonie dans tous ses états au CESE" qui a pris sa place, et cette énergie n’a pas faibli. D’ailleurs, en mars dernier, je crois que c’était une des dernières manifestations à laquelle nous avons pu participer avant, hélas, de devoir être confinés, et je veux dire que tout cela, en 2021, devra continuer à pouvoir trouver sa place et je veux rendre hommage au projet de résolution que vous avez produit.

Alors, cette résolution, j’en retiens trois éléments à la fois simples et forts :
1/ elle nous dit qu’on ne peut pas séparer la Francophonie de ses valeurs, au premier rang desquelles la démocratie.

Je partage cette conviction. La langue française a une fonction. Elle est utile. Elle est utile pour se comprendre, pour communiquer, mais cela va au-delà.

La Francophonie, au fond, c’est à la fois ce véhicule pour parler, mais cela véhicule des valeurs qui rassemblent notre famille, notre communauté : la solidarité, la diversité culturelle - le Président Chirac s’était très engagé sur ce chantier-là -, la démocratie, les droits de l’homme, les droits des femmes, le droit à l’éducation.
Et cela nous confère aussi une responsabilité. Pas seulement la défense d’une langue si vivante, si flamboyante soit-elle, mais aussi, finalement, à travers cette langue, la promotion d’un outil d’émancipation mis à la disposition des peuples du monde entier.

Emancipation par, justement, la démocratie : souvenons-nous, en ce vingtième anniversaire de la Déclaration de Bamako - c’était rappelé par Jacques Krabal - combien les questions politiques et de gouvernance démocratique doivent rester au centre de la Francophonie moderne.

Nous devons, je crois, revendiquer, perpétuer l’héritage de cette Déclaration, continuer à défendre l’Etat de droit, la démocratie, et c’est pourquoi d’ailleurs nous avons appuyé un certain nombre de missions de l’OIF dans l’accompagnement aux processus électoraux, c’était important.

Cette réaffirmation de notre socle de valeurs commun, autour de l’attachement aux droits de l’Homme et à la paix, est nécessaire au moment où d’une part, on le voit, le multilatéralisme et l’ordre international fondé sur des règles sont de plus en plus contestés, remis en cause. Et puis, d’autre part, parce que cette démocratie, on le voit, elle subit aussi les coups de boutoir de fausses rumeurs qui se multiplient, raison pour laquelle nous soutenons aussi l’OIF dans son action de lutte contre les manipulations de l’information.

L’émancipation disais-je, également pour les jeunes filles et les femmes. Et en la matière, la France est particulièrement investie sur les questions d’autonomisation économique, d’éducation des femmes et des jeunes filles, condition sine qua non de l’égalité des sexes, de l’éradication de la pauvreté, d’une croissance économique inclusive. Et nous avons d’ailleurs orienté une partie de contribution additionnelle, à l’OIF, sur le programme "la Francophonie avec elle". Profitant de la présence du Président Idrissa Seck, je voulais rappeler combien le Président Emmanuel Macron, le Président Macky Sall s’étaient engagés en 2018 pour la reconstitution des fonds pour le partenariat mondial pour l’éducation, justement, pour faire en sorte que cette émancipation ne soit pas un concept, mais soit vraiment une réalité.

Alors, deuxième enseignement que je retire de cette résolution que vous avez proposée, c’est qu’elle nous dit que la Francophonie et la coopération internationale, l’aide au développement, finalement, ont parties liés.

Je crois que c’est un aspect qui d’ailleurs était déjà bel et bien présent dans l’avis de 2018 ; parce que si la Francophonie ce sont des paroles en français, ce sont aussi des actes dans le monde entier en faveur de la coopération décentralisée. Et en fait, quand on regarde de près, le coeur de la Francophonie, c’est sur les territoires qu’il bat, réellement, dans toutes les actions de terrain, concrètes, tangibles, qui sont immédiatement utiles aux populations.

J’étais il y a quelques semaines, le 10 décembre dernier, à Tunis pour l’assemblée générale de l’AIMF - et je salue ses représentants -. On a vu combien l’action résolu des élus des territoires fait que la Francophonie ne se paie pas de mots, parce que la langue française devient le ciment d’actions très concrètes qui changent la vie quotidienne des uns et des autres.

Vous parliez d’Erevan. Et c’est vrai que c’était le lieu du dernier sommet. Je crois que les uns et les autres, nous avons tous été emballés, si je puis dire, par, par exemple, ce centre TUMO où des jeunes apprennent à coder, etc... Cette innovation, dans un pays, justement, membre de l’OIF, a essaimé. Cela a essaimé à Paris, il y a désormais un centre TUMO dans le centre de Paris ; et dans tout l’espace francophone, ce type d’espace va se multiplier. On le voit, il y a là une fertilisation, des rencontres qui sont particulièrement fécondes.

Cette Francophonie moderne, c’est une Francophonie de projet, de mission. Une Francophonie qui change la vie.

Je crois que le troisième grand enseignement que je retire de la résolution, c’est que cette Francophonie a besoin de l’appui des sociétés civiles, de l’appui des citoyennes et des citoyens. Je crois qu’il ne faut surtout pas laisser la Francophonie être embastillée dans un carcan institutionnel. Cet engagement institutionnel doit venir accompagner toutes les énergies citoyennes, et c’est pourquoi, d’ailleurs, le Quai d’Orsay a toujours soutenu l’OIF dans les appels à projet pour la société civile, pour également, je le disais, abonder le fonds de solidarité "La Francophonie avec Elles". Et ça, c’est du concret, ce sont soixante actions de terrain menées dans l’espace francophone, en Afrique, dans la Caraïbe, et cela fait que cela rend tangible et réelle cette Francophonie.

Et puis, je le disais, on a besoin je crois, sans cesse, de continuer à diffuser, diffuser, diffuser, la langue française, et diffuser la nécessité de la promotion de cette langue française. Donc, depuis 2018, nous sommes passés à la vitesse supérieure, si je puis dire, avec un comité conjoint entre la France et l’Organisation Internationale de la Francophonie, au plus haut niveau. Cela permet de partager des priorités, de déterminer un certain nombre d’enjeux globaux sur lesquels on va porter le fer dans les enceintes internationales, que ce soit à l’ONU, à l’UNESCO, dans tout le système multilatéral. Et je crois que cela rejoint la première recommandation de l’avis de votre assemblée en 2018 qui préconisait de doter l’OIF d’une feuille de route politique, tenant compte de l’agenda des grandes négociations internationales. Je crois que nous nous attelons à réaliser ce souhait émis ici et qui était bienvenu. Finalement, c’est une sorte de boussole que vous nous avez proposée à l’époque.

Alors ce sujet nous entraine aussi vers celui de la place de la langue française dans les organisations internationales. Et j’entends d’ailleurs Marie-Béatrice Levaux parler de cette Francophonie européenne. Parce que le premier ensemble auquel nous appartenons pour notre part est l’Union européenne. Et je crois qu’il faut le dire : nous devons agir vite et fort pour faire "reculer le recul" - je prends l’expression de Louise Mushikiwabo, une expression que je trouve très parlante - et avec Jean-Yves Le Drian et Clément Beaune, je peux vous dire que l’on souhaite vraiment faire de la présidence française de l’Union européenne un levier pour porter politiquement ce sujet qui, sinon, ne le sera par aucun Etat membre. Et j’ai envie de le dire : "maintenant, ça suffit !" On peut le dire d’ailleurs dans toutes les langues, en multilingue, je crois qu’en espagnol, c’est "basta ya". Franchement, on a atteint un niveau qui est devenu insupportable dans le non-respect du multilinguisme dans les institutions européennes.

Et donc, quelles que soient les circonstances, nous ne pouvons pas accepter que l’unilinguisme s’installe dans la durée au sein de ces institutions. On a besoin, je crois, de garantir le respect du multilinguisme, encourager effectivement aux formations, mais il faut passer à l’échelle, ce n’est pas quelques centaines de milliers d’euros par an qu’il faut. Il faut pérenniser des budgets significatifs en matière de traduction, d’interprétation, il faut également veiller à ce qu’un maximum d’Etats membres s’engagent dans la voie de l’apprentissage d’une deuxième langue vivante, à l’école, parce que c’est cela qui fait que le français a une chance d’être toujours plus enseigné, toujours plus appris dans les systèmes nationaux.

Il faut une résolution de tous les instants, parce qu’on le voit, les lâches petits renoncements, hélas, sont parfois trop fréquents, bien commodes, et je crois que tout un chacun, nous devons donner l’exemple de ce point de vue-là.

Peut-être faut-il un pendant de la Déclaration de Bamako. On a cette boussole pour la Francophonie politique, mais je pense que l’on doit réaffirmer également toute l’importance du fait linguistique qui parfois était passé au deuxième rang, ou n’était plus sur le haut des priorités. L’enseignement du et en français, demeure le socle, la pierre angulaire, sur laquelle on peut bâtir et avoir de l’ambition pour cette langue française, quels que soient les affluents et quel que soit ce que chaque peuple y apporte.

A cet égard, je pense pouvoir dire que le plan "Langue française" et plurilinguisme du Président de la République a sonné une sorte de réveil. De nombreux projets sont lancés, je pense au "Dictionnaire des francophones", au "Congrès des écrivains de langue française", aux "Etats généraux du livre en langue française" qui vont se dérouler dans cette année 2021. Et je veux saluer l’action de Leïla Slimani qui porte avec ténacité cette ambition et également la résolution de Roselyne Bachelot, la ministre de la culture. Elle est également elle-même très investie, très engagée, sur cette dimension de la langue française.

Il y a un très beau projet qui illustre aussi ce réengagement français, qui était attendu, et je crois qu’avec Jacques Krabal, on a ce souvenir d’une visite du château de Villers-Cotterêts. Cette visite originelle, où le Président de la République qui ne l’était pas alors, s’est dit : on ne peut pas laisser un tel joyau dépérir ainsi. Et de fait, aujourd’hui, c’est un vaste chantier qui a été lancé, et je crois que ce sera un lieu de dialogue, un lieu de création, un lieu de recherche, un lieu d’enseignement et, je crois, un très bel écrin, mais pas uniquement cela, pour ancrer la francophonie en terre de France. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que nous, Français, n’avons pas forcément la même conscience aigüe de l’urgence qu’il y a à défendre notre langue, parce que nous ne sommes pas, comme d’autres, peut-être, minoritaires. On le voit, certains ont plus d’urgence, de ce point de vue-là.

Pour autant, on se fait parfois grignoter, il est important de continuer à montrer l’importance de cette langue. Pour cela, c’est aussi un réengagement qui se fait dans le cadre de l’enseignement français à l’étranger. Je veux dire que, là aussi, on est allé aux résultats, par exemple, pour l’année scolaire qui vient de s’ouvrir, il y a quelques mois, ce sont vingt-trois nouvelles homologations, près de dix mille nouveaux élèves qui ont été intégrés dans cet enseignement français à l’étranger. Et notre objectif de doubler, d’ici 2030, le nombre des enfants scolarisés dans ce réseau demeure intact.

Nous avons d’ailleurs mis cent millions d’euros pour sauver ce système dans le cadre des conséquences de la COVID, et nous continuerons à être à leurs côtés.
Et il y a cette journée du 20 mars, qui est une journée emblématique et l’occasion de faire en sorte que les concitoyens qui n’ont pas encore entendu parler de la francophonie, à un moment, découvrent ce que c’est.

C’est pourquoi, nous veillerons, pour la deuxième année consécutive, à pavoiser les édifices publics aux couleurs de la francophonie, ne serait-ce que pour susciter l’interrogation, et ainsi la connaissance.

Nous allons veiller à renforcer la visibilité de cette journée, en France, parce qu’elle était je crois insuffisamment mise en valeur. Pour cela nous pouvons compter aussi je crois sur tout le réseau des "Maisons de la Francophonie" qui se structurent, se fédèrent, et c’est heureux.

Je terminerais, Monsieur le Président, en reprenant des propos de Tahar Ben Jelloun qui disait de la Francophonie qu’elle est "une maison pas comme les autres" où "il y a plus de locataires que de propriétaires".

C’est vrai que la France n’est pas propriétaire de sa langue. Le français est une langue aux dimensions de la planète, qui se mijote sur les cinq continents, malaxée par tous les accents, toutes les tournures, pétrie par toutes les variations ; et c’est là toute sa richesse.

Si bien que la Francophonie est le contraire d’un patrimoine figé. C’est un héritage dynamique, un legs en mouvement. Elle appartient à tous les peuples du monde.
De la même façon, pour son avenir, sa mise en mouvement, cela échappe au seul gouvernement. Cela doit être le fait des parlements, des sociétés civiles, des citoyens.

Alors, oui, qu’on se le dise, le français est une langue bien vivante. Je crois que par toutes nos actions conjuguées, on veut aussi en faire une langue bienveillante et bienfaisante.

Un grand merci pour l’engagement de votre assemblée sur cette thématique, et vive la Francophonie.

Dernière modification : 15/01/2021

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