Entretien avec Vanessa Vovor, étudiante francophone à Shanghai

La Lettre de Shanghai a rencontré Vanessa Vovor, étudiante belge en Sciences Politiques - Relations Internationales aux origines burundaises et togolaises. En échange universitaire à Tongji, elle s’intéresse particulièrement aux relations entre la Chine, la République démocratique du Congo et le Rwanda.

La Lettre de Shanghai : Vous incarnez une extraordinaire diversité, aussi bien africaine que globale. Dans ce contexte, le français constitue-t-il pour vous un point d’ancrage, une référence ?

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Vanessa Vovor à Shanghai

Vanessa Vovor : Venant de Belgique où le rapport à la langue est assez particulier compte tenu des conflits linguistiques, je dirais que même si le français est ma langue maternelle, je ne me définis pas par ça. Je pense faire référence plus volontiers au fait que je sois belge, avec la diversité que je peux incarner, plutôt que francophone. Toutefois, il est vrai qu’à Shanghai je n’ai pas retrouvé de communauté belge - sauf un club, exclusivement néerlandophone - mais plutôt une communauté francophone bien présente.

Ayant un parcours plutôt international, ce n’est qu’ici que j’ai réalisé l’attachement que je peux avoir à ma langue maternelle. J’ai réalisé le manque que je peux parfois ressentir de parler, lire, écrire dans ma langue maternelle dans un environnement culturel aussi différent qu’est la Chine. Parfois, je fais le parallèle entre cette situation et le fait qu’en Europe, certaines communautés sont justement pointées du doigt pour cette attitude de repli. Le fait de le vivre par moi-même m’a beaucoup ouvert l’esprit.

LDS : Quels sont les avantages et les inconvénients d’être francophone à Shanghai ?

V. V : À la base, j’ai été attirée par un échange à Shanghai pour le côté cosmopolite et international de la ville. Je dois avouer avoir été surprise de constater qu’un nombre très important de francophones (majoritairement Français) y vivent. Vivre en Chine n’est pas une expérience banale. Il faut faire face à la difficulté d’apprendre le chinois, aux traditions et coutumes totalement différentes de chez nous. De ce fait, je pense que les francophones vivant ici ressentent le besoin de se retrouver de temps en temps et de pouvoir parler leur langue maternelle. Une manière de retrouver un peu de « chez soi ». Et puis il faut dire qu’il y a beaucoup de francophones dans le secteur Horeca à Shanghai, ça aide. C’est en effet assez étonnant de se dire qu’on peut passer une soirée entière à ne parler que le français, commandant au restaurant ou au bar en français.

Je pense que le fait que le français soit si répandu à Shanghai peut constituer un piège dans la mesure où certains peuvent avoir tendance à recréer une petite bulle d’expatriés ne parlant que le français et ne fréquentant que les endroits « francophones ». J’ai l’impression que cette situation est assez commune et beaucoup de francophones passent un peu à côté de l’enrichissement culturel que représente une expérience en Chine.

LDS : Pouvez-vous nous parler de votre sujet d’études ?

V. V : Dans le cadre de l’obtention d’un double diplôme en Sciences Politiques – Relations Internationales de l’Université libre de Bruxelles et de l’Université de Tongji à Shanghai, mon année d’échange à Shanghai est consacrée à la rédaction de mon mémoire de fin d’études. Celui-ci porte sur les relations qu’entretient la Chine avec la République démocratique du Congo et le Rwanda. En effet, il y a une réelle tension diplomatique entre ces deux pays africains et tout deux constituent des acteurs clés dans la politique étrangère qu’entend mener la Chine en Afrique. J’étudie plus particulièrement l’interdépendance de ces relations en tentant de cerner si la Chine ne fait pas face aux limites de sa politique de non-ingérence dans les affaires internes sur le continent africain.

Le fait d’avoir le français comme langue maternelle m’aide beaucoup car cela élargit mon champ d’accès aux sources, n’étant pas limitée à l’anglais.

LDS : Selon vous, le fait que le français ne soit plus la langue officielle du Rwanda a t-il eu des répercussions concrètes ? Lesquelles ?

V. V : Dans le cadre de ma recherche, j’ai mené des interviews auprès d’étudiants Rwandais vivant à Shanghai afin de mieux cibler les relations dites de soft power entre la Chine et le Rwanda - y compris, les opportunités d’échanges et de bourses académiques offertes entre les deux pays issues d’accords bilatéraux. J’ai d’abord pensé pouvoir conduire ces entretiens en français mais, à ma grande surprise, la majorité des répondants a préféré s’exprimer en anglais.

Bien que l’anglais soit désormais la langue officielle du Rwanda, je sais que la majorité de la population parle encore le français. J’ai donc été surprise que des jeunes ayant suivi un enseignement en français - la plupart d’entre eux étaient en fin de cursus quand le passage à l’anglais a été instauré - se sentent plus à l’aise en anglais. Je pense donc qu’au-delà d’un changement de langue officielle, les autorités rwandaises ont vraiment voulu insuffler un changement de mentalité dans le rapport à la langue française et envoyer un message fort à la France…

LDS : Votre mère est belgo-burundaise, votre père est togolais aux origines ghanéennes et hollandaises également... Comment vivez-vous votre métissage en Chine ?

V. V : Avant d’arriver à Shanghai, j’avais entendu pas mal d’histoires relatant des faits de racisme en Chine. Cependant, cela fait maintenant 6 mois que je vis ici et je n’ai jamais vraiment ressenti de racisme de la part de Chinois. Il y a beaucoup de curiosité de leur part car je pense que beaucoup d’entre eux n’ont parfois jamais vu de Noirs et encore moins de métisses aux cheveux frisés. Il arrive assez souvent que les gens m’arrêtent pour toucher mes cheveux ou prendre des photos. Et cela, encore plus quand je me trouve en-dehors de Shanghai. Mais à chaque fois, ça reste respectueux et il est clair que leur curiosité part d’un bon sentiment.

Par contre, ce qui m’a frappée c’est que la notion de métissage n’est pas toujours très bien comprise ici. J’ai déjà ressenti que certains avaient du mal à comprendre quand je leur expliquais que j’étais belge et que ma langue maternelle était le français, me rétorquant « Mais tu es africaine, non ? Tu vas retourner en Afrique après ? ». Encore une fois, je ne prends pas ces questions, ces remarques de la même façon que je le ferais en Belgique par exemple. Je pense que le rapport au métissage et aux origines est juste différent ici et que la plupart n’ont pas eu l’habitude de rencontrer la diversité telle qu’on peut la vivre en Europe.

Dernière modification : 10/03/2015

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