Entretien avec Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Jean-Marie Gustave Le Clézio a accordé à la Lettre de Shanghai l’immense privilège de partager quelques mots sur sa vie en Chine, fruit d’un désir ancien et des rencontres avec ses traducteurs chinois. Le Prix Nobel de littérature donne cette année son deuxième cycle de conférences à l’Université de Nankin, réputée pour la grande qualité de son enseignement en français, en tant que professeur invité. Egalement auteur de nombreux livres pour la jeunesse, il donnera le 9 novembre une conférence sur l’importance de la lecture chez les enfants, à l’invitation du premier Salon international du livre jeunesse de Shanghai. Jalons vers le voyage intérieur, hommage aux contrastes crus et à l’humour que porte la modernité chinoise.

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La Lettre de Shanghai : Vous êtes aujourd’hui à Nankin, ville où vous êtes déjà venu il y a deux ans. Est-ce à dire que vous affectionnez particulièrement ce lieu ?

Jean-Marie Gustave Le Clézio : Oui, j’aime bien Nankin parce que c’est une ville avec une longue histoire. Elle a été la capitale de la Chine donc c’est une ville au passé prestigieux, mais qui en même temps a une taille raisonnable. C’est une grande ville si on la compare aux villes européennes, mais par rapport à la plupart des villes chinoises c’est une ville moyenne. Je ne sais pas combien il y a d’habitants mais je crois que c’est une ville qui est raisonnablement peuplée, pas excessivement du moins. Cela se sent car on y circule relativement facilement et le centre, ici, a une signification. Vivre au centre de cette ville c’est vivre le choc de toutes les civilisations successives qui se sont manifestées et qui sont encore présentes : la Chine traditionnelle, la Chine moderne, la Chine paysanne, des communautés très différentes… Je ne les connais pas très bien, mais je prends connaissance de ces différentes structures, ces différentes strates de la ville de Nankin. En tout cas c’est une ville très agréable, par le climat qui est vraiment délicieux surtout en cette période de l’année et par la facilité avec laquelle on peut y vivre : ce n’est pas une ville qui vous met à l’épreuve.

LDS : D’une manière plus générale, quand avez-vous découvert la Chine ?

J.M.G. Le Clézio : J’ai été attiré par la Chine depuis très longtemps. En 1966, au moment où se précisait la nécessité de faire mon service militaire, comme je ne voulais pas le faire dans l’armée, j’avais souhaité le faire dans la coopération culturelle et technique. La DGACT [NDLR : Direction générale des affaires culturelles et techniques] avait ouvert une antenne en Chine. C’était l’époque où le Général de Gaulle avait ouvert les bras à la Chine et j’ai fait partie des premiers candidats à venir en mission en Chine. Mais pour toutes sortes de raisons, au lieu d’aller en Chine je suis allé en Thaïlande. J’avais commencé à étudier le chinois, l’écriture chinoise particulièrement, de façon à me préparer. J’étais très déçu de ne pas faire partie de ce premier contingent de coopérants à venir en Chine. Je me souviens très bien que, peu de temps avant que la décision de mon affectation ne soit prise, je marchais dans des rues du sud de la France et il me semblait que j’étais déjà en Chine, je voyais déjà les couleurs du crépuscule de la Chine. Il s’agissait là donc d’une grande déception, mais plus tard quand j’ai été en Thaïlande, j’ai fait un voyage à Hong Kong. Je suis allé à Macao et là, comme je disposais d’un passeport de service, il était possible de prendre le train qui allait jusqu’à Canton. Je suis rentré en Chine, je suis allé à Canton, j’y ai passé la nuit, j’ai repris le train en sens inverse. C’était mon premier contact avec la Chine en 1967.
Par la suite j’ai eu l’occasion d’y aller à plusieurs reprises, je connaissais Claude Martin qui était Ambassadeur de France en Chine et qui m’a invité avec ma femme. Cela remonte à plus de trente ans, c’était notre premier voyage en Chine. Nous sommes allés un peu partout, ce voyage a duré un mois. Par la suite, comme j’avais ce contact avec mon traducteur en langue chinoise qui est le Pr. Xu Jun de l’Université de Nankin, il m’a fait l’honneur de m’inviter. J’ai aussi rencontré M. Dong Qiang. Je l’ai rencontré quand il était étudiant à Paris, parce qu’il présentait un livre qu’il avait écrit en français, un roman. Il racontait la vie de son cousin qui avait été fait prisonnier dans son village natal, il s’agissait d’un livre plein d’humour écrit en français. A l’époque j’étais lecteur chez Gallimard et j’ai écrit au comité de lecture pour leur dire qu’un jeune étudiant chinois venait d’écrire un roman en français, que c’était extraordinaire et qu’il fallait il absolument le publier. Ils ne m’ont pas écouté et M. Dong Qiang m’a dit bien plus tard que ce n’était pas important. Par la suite j’ai revu Dong Qiang et j’ai revu Mr. Xu Jun. J’ai pu faire plusieurs voyages en Chine, notamment pour recevoir un prix littéraire qui m’a été attribué il y a je crois quatre ans, pour le meilleur livre étranger écrit en langue française. J’ai eu ce prix pour un roman qui s’appelait Ourania et qui a été traduit par M. Xu Jun. Il y a eu aussi la représentation théâtrale de ma pièce de théâtre, Pavana. Elle a été montrée au Théâtre du peuple à Beijing. J’avais été invité à assister à la représentation.

LDS : Votre intérêt et votre affection pour la Chine se traduit également littérairement : vous avez préfacé la traduction française d’une œuvre majeure de Lao She, Quatre générations sous un même toit. Nous croyons savoir que vous avez une préférence pour les textes de Ba Jin, ou encore ceux de Lu Xun. Quelle a été l’influence de la littérature chinoise, moderne et classique, sur votre écriture ?

J.M.G. Le Clézio : Pour moi ça n’a pas été du tout l’exotisme qui m’a attiré, mais plutôt l’écriture et le style, en particulier s’agissant de Lao She, de Lu Xun. C’est un style très moderne et en même temps cela fait penser au réalisme français de la fin du XIXème siècle. Mais il s’agit d’une autre façon de concevoir le réalisme. Il y a en effet une dimension que l’on ne trouve pas dans le réalisme en Europe ou rarement, chez Maupassant peut-être : c’est un combat, je ne dirais pas nationaliste, mais un combat pour affirmer l’identité face à l’envahisseur : une façon de percevoir les difficultés causées à la Chine par la présence occidentale mais surtout par la guerre contre le Japon. Ce sont ces éléments là qui m’ont attiré. Il y a également des qualités que l’on ne trouve que chez Lao She et Lu Xun : un humour extraordinaire, une façon de se tourner en dérision qui est tout à fait admirable et qui donne une dimension que l’on ne retrouve pas dans le réalisme français. Chez Zola par exemple, il n’y a pas cet humour, ce sarcasme vis-à-vis de soi-même qui est une particularité tout à fait intéressante de la littérature chinoise et, je dirais même, de la culture chinoise dans son ensemble.

LDS : Votre œuvre est traduite en chinois depuis des années. Il y a toujours invariablement un écart entre l’œuvre originale et l’œuvre traduite que l’on s’efforce de réduire. Avez-vous donné des consignes particulières à vos traducteurs ? Comment s’est opéré ce travail de longue haleine ?

J.M.G. Le Clézio : Je ne leur ai pas donné de directives étant donné que je ne parle pas le chinois. Cela aurait été très orgueilleux de ma part de vouloir contrôler la traduction. Je suis resté constamment en relation avec eux. D’abord de manière épistolaire car les premières traductions de mes livres remontent effectivement à une vingtaine d’années et par la suite via Internet qui reste un moyen épistolier de répondre aux questions, de suivre d’assez près le cheminement de la traduction, d’éclaircir ce qui n’allait pas de soi voire de corriger ce qui était erroné, car il y a toujours des erreurs dans le texte original, qui sont heureusement corrigées par les traducteurs. Tout ce travail s’est fait de façon très proche, amicale, avec M. Xu Jun. Ses traductions doivent être de ce fait très bonnes. La culture française et la culture chinoise sont très distantes pour toutes sortes de raisons et donc il y a certainement des transpositions, mais lorsqu’il s’agit de détails, du sens accordé aux mots, je crois que M. Xu Jun a travaillé avec beaucoup de précision, d’exactitude, peut-être recourant parfois à quelques notes explicatives dans le texte.

LDS : Votre biographie en atteste, vous être franco-mauricien, vous avez vécu ou vous êtes rendu sur tous les continents que ce soit au Nigéria, en Thaïlande, au Mexique, au Panama, aux USA ou bien encore en Corée. Est-ce que cette expérience de vie a façonné votre conception du voyage ?

J.M.G. Le Clézio : En réalité, Je ne voyage pas énormément. Je suis plutôt quelqu’un qui change de domicile. J’aime bien passer de longs moments dans un pays que je ne connais pas et où je vais pouvoir apprendre à vivre au jour le jour, y découvrir les subtilités de la vie quotidienne. Je suis, en effet, mauricien d’héritage et par toute ma famille. Cela a commencé par le Nigéria. J’étais enfant et n’avais donc pas choisi ce voyage. Il s’agissait d’aller retrouver mon père qui vivait là-bas. Au Mexique, j’y ai passé douze ans, j’y ai travaillé et étudié. Au Panama, j’y suis resté un peu moins, j’y ai passé trois ou quatre ans, mais c’était pour changer de vie pas pour faire du voyage de tourisme, c’était dans l’espoir de me changer moi-même [NDRL : J.M.G. Le Clézio a vécu auprès des indiens Embéras et Waunanas dans la jungle]. Pour ce qui est des Etats-Unis, j’y suis allé quand la vie est devenue un peu difficile au Mexique. Il y avait beaucoup d’enlèvements et j’avais de jeunes enfants donc nous avons franchi la frontière comme beaucoup de gens et nous avons vécu, ma femme, mes enfants et moi pendant 15 ans à Albuquerque, une petite ville de l’Etat du Nouveau Mexique, très proche de la frontière. Ce ne sont pas vraiment des voyages mais des changements d’états. J’aimerais bien faire la même chose en Chine mais je suis peut-être un peu âgé pour recommencer une vie. Le fait d’être ici pendant une durée de trois mois, c’est très important pour moi, cela me permet d’apprendre, peu à peu la langue, les gestes, les éléments importants de la vie : comment marcher, comment manger, comment réagir aux gens, comment éviter les bicyclettes…

LDS : Avez-vous des idées de déplacement en Chine ?

J.M.G. Le Clézio : J’ai un fantasme depuis longtemps, c’est le désert de Gobi. Je voulais suivre les traces du moine Xuan Zang. Mais J’arrive un peu tard dans la saison, il commence à faire assez froid, donc je vais remettre cela à plus tard. Je voudrais bien aller à Shanghai, connaître un peu mieux la ville et peut-être au sud, retourner à Canton, voir ce qu’est devenu Guangzhou depuis 1967. La Chine est intéressante car c’est un pays où l’on voyage dans le temps et dans l’espace. C’est un pays qui est en mouvement constant et c’est plein d’enseignements si l’on mesure ces changements à la stabilité qu’il y a en Europe… En Europe, années après années, rien ne change. M. Bi Feiyu m’avait dit que c’est précisément ce qu’il aime quand il vient en Europe. De retour en Chine, il a une sorte d’angoisse : « Qu’est-ce qui aura disparu ? Qu’est-ce qui aura changé ? Est-ce qu’on aura détruit un quartier entier ? » Voila son inquiétude. Je trouve que cette inquiétude se double d’un certain intérêt. Il est passionnant de voir un pays qui est en mouvement.

LDS : Vous parlez du mouvement, des déplacements j’avais envie de vous poser une question qui aborde ce thème. Il me semble que dans vos œuvres, par exemple Le Chercheur d’or, il se dégage de cette écriture une sorte de « géographie magique », un rapport poétisé aux lieux, voire peut-être parfois, au réel. Avez-vous élaboré un tel rapport esthétique aux endroits ?

J.M.G. Le Clézio : Avec la Chine pas encore. De la même façon que j’ai l’impression que je ne voyage pas mais que je change d’état, je ne crois pas écrire sur ce que je vis dans les voyages. Ce que j’écris est plutôt lié à ce que j’ai lu, à ce que j’imagine et à ce que je vois, souvent à travers des photos, des films. Je ne suis pas un écrivain voyageur. Je suis quelquefois un écrivain qui voyage mais je n’écris pas sur les voyages. Ce que je dis de Maurice, la plupart des mauriciens me disent que cela n’existe pas. C’est plutôt un voyage intérieur, c’est lié à l’imagination et à la mémoire, qui sont, comme le disait Proust, la même chose. En cela, je suis plus près du littéraire que du vécu.

LDS : Vous avez eu beaucoup d’échanges avec des écrivains chinois : quelle serait pour vous la vision qu’ont les chinois de leur propre imaginaire ?

J.M.G. Le Clézio : Ce qui m’a beaucoup intéressé avec Lao She, dans son œuvre et par la suite quand j’ai vu l’endroit dans lequel il avait vécu et là où il est mort, c’est l’impression que c’était quelqu’un qui m’était assez proche. Il était Mandchou et appartenait donc à une minorité qui était en voie de disparition. Je me considère moi-même comme appartenant à une minorité en voie de disparition, celle des franco-mauriciens. Je me suis senti assez proche de sa façon de voir, pleine de sympathie, parfois même de compassion alliée à une critique très acerbe de ses contemporains, et à une sorte d’autocritique - qui était absolument nécessaire - de ce qu’était le passé mandchou pour les Hans, de ce qu’avait été cette sorte d’incompatibilité d’un monde aristocratique avec la Chine « réelle ». C’est plein de nostalgie, de regrets et en même temps de dérision, et je pense que la Chine a vraiment besoin de quelqu’un comme Lao She pour exercer cet esprit à la fois critique et compassionnel sans lequel la littérature n’a pas beaucoup de sens à mes yeux. C’est un peu comme pour Faulkner, il appartient aussi à ce même déphasé qu’il y a entre le monde dont il hérite et le monde réel. Je pense qu’en Chine de telles confrontations se produisent sans arrêt, ne serait-ce que dans l’art chinois où coexistent l’art le plus virulent et provocateur et la fabrique des calligraphies, de la peinture traditionnelle. Tout cela forme un tout auquel je suis sensible car je me sens moi-même dans ce déphasage continuel.

LDS : C’est donc la bigarrure de la société chinoise contemporaine qui exerce un attrait certain sur vous ?

J.M.G. Le Clézio : Oui, le fait que ce soit une nation plurielle avec énormément d’ethnies différentes, une grande complexité géographique et que cette mosaïque tienne est ce qui est le plus étonnant en Chine. Venant de l’île Maurice, la nation la plus petite du monde après San Marin et le Vatican, je suis ici dans le pays le plus gigantesque de la planète. Les deux pays, aussi bien Maurice que la Chine, pratiquent cette pluralité de cultures que je crois très importante dans le monde actuel. En tout cas, je suis militant pour cette pluralité contrairement à beaucoup de mes contemporains français.

Propos recueillis par Thomas Rollet, Joachim Boittout et Félix Meysen

Dernière modification : 30/11/2014

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